Depuis cinq jours que Le Temps se plonge dans les quelque 5000 documents diplomatiques américains liés de près ou de loin à la Suisse, en particulier ceux émis par l’ambassade de Berne de 2005 à 2010, le premier constat à en tirer est que celle-ci travaille bien. Ses rapports sont concis, bien informés, séparant à l’anglo-saxonne le fait du commentaire, anticipant avec pertinence les enjeux et leur impact pour les Etats-Unis.

Que dit de la Suisse et de son système politique ce miroir qui leur est tendu? Nombre d’observations qui suivent proviennent du bilan tiré par l’ambassadeur Peter Coneway au terme de son mandat en décembre 2008 (08BERN612). Elles se nourrissent aussi d’une douzaine de câbles qui seront disponibles ces prochains jours sur le site du Temps.

Les relations politiques entre la Suisse et les Etats-Unis sont «correctes et cordiales», note l’ambassadeur. Il leur manque «l’intimité naturelle et la confiance qui naissent d’un combat partagé contre le fascisme ou le communisme, une langue ou une histoire communes». S’y ajoute une opinion publique qui, en 2007 en tout cas, s’affichait comme la plus anti-américaine d’Europe occidentale.

Les élites suisses «sont convaincues que le bien-être du pays et ses succès ne sont dus qu’à lui-même et qu’il ne doit rien à personne». Les débats de politique étrangère relèvent plus «du style et des postures» sur cet «élément quintessentiel» qu’est la neutralité que de la substance. Cette particularité est renforcée par «l’appétit public limité pour les nouvelles politiques».

Les mécanismes de décision peuvent «désorienter» même ceux qui sont habitués à la géométrie complexe des gouvernements de coalition européens. Chaque conseiller fédéral «reste en place autant qu’il lui plaît et jouit d’un degré mal défini mais généralement élevé d’autonomie». Si on tient compte, en plus, de la décentralisation et du «facteur X» que représente le référendum, il en résulte un processus «apparemment amorphe de prise de décisions qui sont interprétées ensuite avec une marge de manœuvre considérable par les ténors de partis aux intérêts divergents».

«Patience et souplesse»

Se mouvoir dans ce labyrinthe demande «patience et souplesse» mais «peut offrir d’importants dividendes» à ceux qui en font preuve, car «l’influence de la Suisse sur la scène internationale est significativement supérieure à ce que sa taille pourrait laisser penser».

Pour obtenir des résultats, il est nécessaire de «cultiver des relations avec chaque conseiller fédéral et avec les grands capitaines d’industrie […], car le maquignonnage endémique lié à la tradition du compromis politique donne parfois à des acteurs improbables une influence sur les enjeux qui nous intéressent».

Si le rôle du président de la Confédération est «largement cérémoniel», il peut arriver que l’un d’entre eux donne une impulsion particulière, comme Samuel Schmid, qui a convoqué en 2005 une séance extraordinaire du gouvernement sur les relations bilatérales avec les Etats-Unis.

L’ambassade américaine suit avec attention l’évolution des forces politiques avant les élections fédérales de 2007, relate dans le détail le conflit entre le conseiller fédéral Christoph Blocher et le procureur de la Confédération Valentin Roschacher, ainsi que les échauffourées bernoises entre sympathisants de l’UDC et manifestants gauchistes. Ses analyses valent largement celles qu’en faisait alors la presse.

A propos des partis politiques, les diplomates américains anticipent correctement la montée en puissance de l’UDC (mais pas la non-réélection de Christoph Blocher). L’UDC zurichoise Natalie Rickli, élue au Conseil national en 2007 et aujourd’hui membre du groupe parlementaire Suisse-Etats-Unis, leur apprend que «le financement de la campagne n’est pas un problème pour son parti».

Après l’éjection de Christoph Blocher du gouvernement fin 2007, un informateur proche d’UBS craint qu’un Conseil fédéral dominé par le centre gauche «oriente les politiques fiscales et sociales dans un sens défavorable à l’économie suisse» – crainte qui ne s’est pas réalisée.

Les socialistes «ont de la peine à définir leur message», et les thèmes traditionnels qu’ils défendent «ont moins de résonance» auprès de la population. Quant aux partis du centre, qui restent «une force stabilisatrice», leur talon d’Achille est, chez les radicaux surtout, une «direction terne». Les Américains anticipent, correctement encore, leur tassement.