Éditorial

Regarder les violences obstétricales en face

ÉDITORIAL. Malgré les témoignages de maltraitances vécues lors de l’accouchement, la Suisse peine à prendre la pleine mesure du phénomène

En Suisse romande, des femmes brisent le tabou des violences subies lors de leur accouchement. Entre colère et incompréhension, leurs témoignages poussent le corps médical à faire son autocritique. Notre enquête en trois parties.

Violences obstétricales. Ces termes ont quelque chose de barbare. Certains verront leurs poils se hérisser, d’autres lèveront les yeux au ciel. Gestes brutaux, actes médicaux non consentis, manque de considération ou encore propos culpabilisants: les maltraitances vécues lors de l’accouchement existent pourtant, en Suisse comme ailleurs. On aurait tort de les réduire à un effet de mode, à une lubie féministe ou, pire, à un excès de sensibilité. Ce qui se joue est tout autre. Dans ce débat, les femmes revendiquent le droit de reprendre la maîtrise de leur corps dans un moment de vulnérabilité ultime. Ce qui, jadis, était accepté bon gré mal gré ne passe plus. Il était temps.

La prise de conscience est révélatrice d’un changement dans la perception de l’accouchement. A présent que le faible taux de mortalité est acquis, les femmes refusent d’être considérées comme des enveloppes vouées à subir les dommages collatéraux, parfois irréversibles, d’une naissance difficile. La priorité donnée à la santé du bébé, si elle n’est contestée par personne, ne peut plus servir à dédouaner certaines interventions invasives. Dans les témoignages, ce ne sont d’ailleurs pas tant les actes médicaux qui sont contestés que la manière de les exécuter: sans empathie, parfois sans informations ni consentement. Pourtant, les femmes, même sur le point de donner la vie, peuvent tout comprendre, tant qu’on leur en donne les moyens.

Face au phénomène, dont les chiffres officiels ne permettent pas de mesurer l’ampleur réelle, le malaise du corps médical est compréhensible. Dans leur immense majorité, les soignants effectuent leur travail avec dévouement, et une partie du chemin a déjà été parcourue avec le développement d’entretiens post-accouchement. Par respect pour les femmes victimes, pour toutes celles qui n’ont jamais trouvé le courage de se plaindre ou qui culpabilisent encore en silence, une reconnaissance globale reste néanmoins nécessaire.

La France a déjà fait son introspection en commandant un rapport au Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, qui s’est révélé édifiant. Fin 2018, une étude similaire a été demandée par l’ancienne conseillère nationale Rebecca Ruiz. Considérant qu’il n’existe pas de «données pertinentes sur la question», le Conseil fédéral a préféré s’en remettre à la société médicale de gynécologie pour émettre des recommandations. Une bien faible réponse à une problématique complexe qui ne saurait être regardée autrement qu’en face.

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