Dix-sept ans après avoir passé de 60 à 50 km/h, faut-il ramener la vitesse autorisée dans les agglomérations à 30 km/h? C'est à cette question que propose de répondre l'initiative «Rues pour tous» lancée par l'Association Transports et Environnement et sur laquelle on vote le 4 mars. Le Temps a confronté les opinions divergentes de la conseillère nationale genevoise Barbara Polla, membre du Parti libéral et du comité d'opposition , et du conseiller national vaudois Jacques Neirynck, démocrate-chrétien et fervent supporter de la réduction de la vitesse en milieu urbain.

Jacques Neirynck: «Le droit de circuler ne prime pas le droit de vivre des autres.»

Le Temps: Au parlement, vous avez dit que voter contre cette initiative équivalait à «voter pour la mort des autres». N'est-ce pas exagéré?

Jacques Neirynck: Pas du tout. Si nous ne réduisons pas la vitesse des voitures, nous allons en rester aux quelque 600 morts que nous enregistrons chaque année, dont 200 dans les villes. On ne peut donc plus soutenir la thèse absurde qui dit qu'il n'y a pas de relation entre la vitesse et le nombre de victimes.

– Mais n'est-il pas dangereux de faire cohabiter les enfants et les voitures sur un même espace?

– On recourt à des sophismes pour échapper au véritable débat. La situation est la suivante. Le nombre d'accidents ne diminue pas proportionnellement à la vitesse. En ramenant celle-ci de 50 à 30 km/h, on ne réduit pas les accidents à 60% de leur total actuel, mais à 36%. Et, si la gravité des accidents est réduite par le même facteur, il n'y aurait plus qu'une ou deux dizaines de victimes. C'est la conclusion à laquelle parvient l'ingénieur obtus que je suis.

– De nombreuses localités ont déjà pris des mesures de réduction de vitesse de manière spontanée. La contrainte fédérale que contient l'initiative est-elle vraiment nécessaire?

– La Confédération a le pouvoir de déterminer la vitesse sur les autoroutes. Elle a donc le droit de l'imposer aussi dans les agglomérations. Elle doit par conséquent le faire, car une vitesse uniforme de 30 km/h partout en localité permettra mieux de faire comprendre aux usagers de la route qu'ils doivent circuler lentement.

– L'initiative ne prévoit pas d'exception pour les transports publics, ce qui leur retire leur avantage comparatif. Que répondez-vous?

– C'est une argutie. L'initiative permet des exceptions. Elle autorise par exemple le maintien d'axes limités à 60 km/h. Rien n'empêche par conséquent de faire aussi des exceptions pour les transports publics. L'initiative offre par la même occasion la possibilité de créer pour eux des sites propres là où il n'en existe pas encore.

– Jugez-vous possible d'imposer le 30 km/h sans obstacles physiques sur la chaussée?

– J'en suis persuadé. Aux Etats-Unis, il n'y en a pas et ça marche très bien. Il appartiendra à la police de faire comprendre que cette vitesse doit être respectée. Les obstacles relèvent du perfectionnisme helvétique. Ils constituent des dangers supplémentaires et permettent aux adversaires de l'initiative de dire que ça va coûter très cher.

– Vous n'aviez pas soutenu l'initiative «rétrotrafic», mais vous êtes pour le 30 km/h. Quelle différence faites-vous entre les deux propositions?

– «Rétrotrafic» ne disait pas comment faire pour diminuer la circulation de moitié. Le 30 km/h est un projet concret. Mais ce n'est qu'une mesure parmi d'autres. Je suis aussi favorable au taux d'alcoolémie de 0‰, comme c'est le cas déjà en Scandinavie. Le droit de circuler ne prime pas le droit de vivre des autres.

Barbara Polla: «Le 30 km/h n'est efficace que s'il est respecté et justifié.»

Le Temps: Vous étiez opposée à l'initiative «rétrotrafic» l'an dernier, vous soutenez le projet «Avanti», on vous voit aujourd'hui combattre «Rues pour tous». Comment se fait-il que l'on vous retrouve aussi souvent dans le camp du lobby routier aux côtés de l'USAM et de l'UDC?

Barbara Polla: De façon générale, je suis très engagée dans la politique de la mobilité. Avant même d'être au Conseil national, je m'étais déjà battue contre la RPLP et contre les NLFA. Je pense que les transports jouent un rôle fondamental dans le développement de notre pays en termes d'échanges aussi bien commerciaux que culturels. Le fait de pouvoir bouger est par ailleurs un élément essentiel de la liberté personnelle, notion à laquelle je suis très attachée.

– En tant que médecin, ne devriez-vous pas soutenir «Rues pour tous», qui a l'ambition d'améliorer la sécurité, la santé publique et la qualité de la vie?

– Je partage complètement l'objectif d'augmentation de la sécurité. Mais je crois que, face à une initiative de ce genre, il faut se demander ce qui est réellement efficace. C'est d'ailleurs à ce titre que je m'engage pour l'initiative «Avanti», car je suis convaincue qu'elle contribue à renforcer la sécurité et à protéger l'environnement. Il faut aller au-delà de la «pensée unique» selon laquelle les mesures qui favorisent le trafic automobile seraient forcément mauvaises pour la santé publique. En 1999, pour 4,47 millions de véhicules, nous avons enregistré 583 morts sur les routes. Ce sont évidemment 583 morts de trop, mais ce chiffre est identique à celui de 1946, c'est-à-dire à une époque où 121 000 véhicules étaient immatriculés en Suisse. Cela signifie que nous avons fait de grands efforts en termes de sécurité. Cette amélioration est due aux aménagements routiers, aux mesures techniques sur les véhicules – qui ont par exemple permis de réduire la distance de freinage – et à la formation des usagers de la route.

– L'initiative prétend réduire le coût des accidents de 200 millions de francs. Ce n'est tout de même pas négligeable?

– Non, bien sûr. Encore faudrait-il atteindre ce résultat, ce qui n'est de loin pas garanti. Le 30 km/h n'est efficace que s'il est respecté et paraît justifié. Pour qu'il soit respecté, il faut des mesures d'accompagnement, c'est-à-dire des giratoires, des rehaussements de chaussée ou la circulation alternée. Pour qu'il paraisse justifié, il faut qu'il fasse sens pour les automobilistes. On peut par exemple l'envisager à proximité des écoles, mais pas n'importe où. Il n'est donc pas envisageable de le généraliser dans toutes les localités de ce pays.

– Les opposants annoncent un chaos routier en cas d'acceptation de l'initiative. Pour quelles raisons?

– Si l'on doit rouler à 30 km/h dans toutes les localités, autant supprimer la circulation, y compris les transports publics, car je rappelle que l'initiative ne prévoit aucune exception, pas même pour eux.