Romano P. Riedo est un photographe attachant, volubile et passionné. Il parle avec tendresse des Alémaniques fribourgeois. Normal, il est l'un des leurs. Depuis plusieurs années, le chasseur d'images parcourt les régions germanophones pour rendre compte en noir et blanc d'une réalité contrastée. Et Riedo se souvient de chaque rencontre, de chaque trajectoire, de chaque cliché. Ses images transpirent l'amour qu'il porte à ces «Allergattig Lütt», autrement dit ces gens de toutes sortes. Il parle avec déférence du chanoine Aebischer, qui a initié nombre de chrétiens à la spiritualité zen. Riedo l'a immortalisé devant la Chapelle des vagabonds, comme pour rendre hommage à l'humble grandeur du personnage. Mais les figures éminentes de la république ne sont pas les seules à passer sous la mitraille de sa caméra. Sur une image, une caissière de station-service pose devant les tarifs de l'essence et une publicité du Blick. La photographie se transforme alors en document. Dans un livre publié par la Deutschfreiburger Heimatkundverein, 200 portraits de ce type pénètrent ainsi l'intimité de la minorité linguistique du canton. Et derrière les images apparaît une question: l'homo alémanicus fribourgeois existe-t-il?

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La réponse à cette interrogation est aussi complexe que celle traitant de l'identité fribourgeoise. Chacun y va de sa définition. Canton bilingue, romand avec une minorité alémanique ou encore biculturel? Les divergences s'érigent en constantes dans ce débat hautement sensible. Les mêmes doutes se retrouvent dans les regards croisés du livre Allergattig Lütt. En marge des images, une vingtaine de textes appuient en effet le regard introspectif du photographe. Ces témoignages d'anonymes ou de personnalités mettent en évidence l'hétérogénéité d'une population souvent mal comprise.

Etres de contrastes

A ce titre, le travail de Romano P. Riedo transpire la simplicité. S'inspirant de la démarche du photographe allemand Auguste Sander, Riedo a saisi des instants de vie. Dans les villes ou les campagnes, il a travaillé sur l'insolite et les scènes décalées. Sur une page, on peut voir deux religieuses âgées se tenant la main. Sur la suivante, deux jeunes femmes enlacées s'embrassent sur un sofa. Les images se succèdent ainsi en multipliant les contrastes. Les plantations de cannabis, la religion, le folklore, les loisirs, la culture ou encore les institutions sont autant de thèmes abordés avec tendresse, ironie, gravité ou humour.

«Fribourg est un pays ouvert», telle est d'ailleurs l'une des revendications centrales du livre. «Il faut sortir des clichés qui font encore aujourd'hui de Fribourg un canton catholique et paysan. Notre région est tout aussi globalisée que le reste du monde», assène Romano P. Riedo. Et ses photographies veulent être les témoins de cette modernité qui fait irruption dans les campagnes. Dans Allergattig Lütt, le conseiller aux Etats Urs Schwaller écrit d'ailleurs que le «Deutschfreiburger» type n'existe pas. Motif: les particularismes religieux ou linguistiques se sont estompés depuis les années 80. La mobilité et le brassage de population ont nivelé les caractéristiques locales. Les districts du Lac et de la Singine se sont ainsi transformés. Ils sont notamment devenus un refuge pour une population urbaine fuyant le centre des villes.

Mais la démarche de Riedo se veut également être un pont entre les deux cultures. Le photographe revendique d'ailleurs son appartenance bilingue. «Je navigue bien entre les deux cultures», explique-t-il. Mais dans cette Suisse renversée qu'est Fribourg, où la minorité alémanique côtoie la majorité romande, les échanges sont encore ténus. «Par sa position minoritaire, le Suisse alémanique est peut-être plus ouvert et plus curieux que le Romand par rapport à l'autre culture. Il est par exemple plus prompt à user du français pour rentrer en contact.» Ce livre-manifeste veut donc à sa manière briser les barrières et démontrer que l'Alémanique fribourgeois est un Suisse comme les autres.

Un bémol

Reste un bémol à cette honorable entreprise. Si les photographies enjambent sans problème le Röstigraben, il est dommage que les textes qui évoquent cette réalité alémanique en terre fribourgeoise ne soient accessibles qu'en allemand. Mais comme le constate Romano P. Riedo, «Les cultures alémanique et francophone vivent l'une à côté de l'autre, mais elles ne s'imbriquent pas bien…»

«Allergattig Lütt», Deutschfreiburger Heimatkundverein, Paulusverlag. Exposition à la BCU de Fribourg dès le 17.12.04.