Depuis vendredi, c'est officiel: après trente ans de réflexion, le parlement suisse a concédé à la femme la liberté d'interrompre sa grossesse durant les douze premières semaines. Lors des votations finales, les parlementaires des deux Chambres, réunis une dernière fois à Lugano, ont réitéré leur soutien au régime du délai, déposé par Barbara Haering (soc./ZH) en 1993. Mais que ceux qui s'attendaient à ce que la nouvelle suscite l'euphorie chez les militantes de la dépénalisation se détrompent. Le même jour à Berne, lors de la conférence de presse du groupe de travail «Interruption de grossesse», elles parlaient tout au plus de «satisfaction mitigée». Et la perspective d'un référendum, encore confirmée à Lugano par le président du PDC Adalbert Durrer, n'est pas seule responsable de leur prudence.

Sans doute, «ce vote comble enfin l'écart qui sépare la loi de la pratique», relève Anne-Marie Rey, coprésidente de l'Union suisse pour décriminaliser l'avortement. Pour mémoire, le Code pénal actuel interdit l'avortement, sauf danger pour la santé de la mère et sous réserve de l'approbation par un second médecin nommé par le canton. Si de nombreux cantons appliquent aujourd'hui le texte avec souplesse – en vertu notamment d'une interprétation large de la notion de santé –, certains n'ont tout simplement pas nommé le médecin habilité à donner le feu vert. Les discriminations qui découlent de cette situation constituent l'une des raisons qui empêchent les militants pour le droit à l'avortement de se satisfaire de la situation actuelle; une autre étant la confiscation à la mère du droit à disposer de son corps. Le groupe de travail se félicite aussi que, dans sa volonté de changement, le parlement a écarté la proposition du PDC, qui veut forcer la femme à passer par un centre de consultation: «Comment espérer qu'elle parle librement, alors qu'il s'agit d'un passage obligé pour obtenir une signature?», relève Regula Rapp, d'Alliance F.

Reste que le pas effectué vendredi par les Chambres est jugé «plus petit que ce que nous espérions», selon les termes d'Eliane Launaz, représentante pour la Suisse romande et le Tessin de l'Association des conseillers en planning familial. La faute en revient aux trois modifications exigées par le Conseil des Etats: d'une part le passage de quatorze à douze semaines; ensuite l'introduction de la notion de «détresse», considérée comme une entrave à la nouvelle liberté que le régime du délai offre à la femme; enfin l'obligation pour le canton de désigner les établissements habilités à pratiquer l'intervention n'a rien à faire dans un Code pénal.

Mais cette solution «du compromis» valant mieux que la situation actuelle, le groupe de travail «Interruption de grossesse» est bien décidé à se battre pour elle. Sans attendre que les milieux anti-avortement ou le PDC ne réunisse les 50 000 signatures nécessaires à un scrutin populaire, le groupement a créé un comité de campagne: il réunit pour l'instant huit membres – dont le syndicaliste et conseiller national Jean-Claude Renwald (soc./JU) et le vice-directeur de l'Union suisse des arts et métiers, Kurt Gfeller, tous deux en leur nom personnel. Et les militantes réunies vendredi promettent déjà une mobilisation à l'échelle du pays, avec notamment la création d'un comité national de votation qui devra réunir «toutes les forces libérales».

L'optimisme est de rigueur dans les rangs des partisans d'une libéralisation de l'IVG. Selon les plus récents sondages de l'USPDA, 70% de la population est favorable au régime du délai et opposée à l'initiative «Pour la mère et l'enfant» visant à interdire l'avortement. Face à cela, la tendance des milieux anti-avortement à utiliser le registre émotionnel pour mobiliser laisse serein: «Nous répondrons par des arguments factuels. Je ne pense pas que le concret soit plus difficile à communiquer», affirme Sibylle Burger-Bono, présidente d'Alliance F.

Anne-Marie Rey lance toutefois un dernier appel à ceux qui s'apprêtent à lancer un référendum: «Il n'est pas trop tard pour renoncer.» La remarque s'adresse tout particulièrement aux démocrates-chrétiens, dont elle juge l'attitude contradictoire: «Le PDC veut le changement. Or soutenir le référendum, c'est prôner le statu quo et rien d'autre.»