Le Temps: A quelles réactions faut-il s’attendre du monde musulman et arabe?

Hasni Abidi: Dès dimanche, du fait de l’actualité mondiale creuse, le vote suisse a fait la une de tous les grands médias de langue arabe, devant les déboires de Dubaï. Il y a aussi un grand intérêt en France du fait de son importante communauté musulmane. L’écho est d’autant plus grand que 3 millions de pèlerins sont en ce moment à La Mecque et qu’ils verront les résultats à la télévision de leur hôtel. Le deuxième temps sera celui des réactions politiques et diplomatiques ces prochains jours.

Que disent les commentateurs?

Ils sont très factuels. Mais un commentaire revient partout: les Suisses sont victimes de l’islamophobie ambiante qui est désormais le fonds de commerce du populisme anti-étrangers. Tous soulignent également le fossé entre la classe politique suisse et la population. Les commentaires sur les blogs des grandes chaînes d’information sont plus virulents, ce sont des réactions émotionnelles à chaud. Certains disent que si c’est comme ça, il faut appliquer la règle de la réciprocité et interdire les églises. D’autres parlent de retirer les avoirs arabes des banques suisses ou de boycotter la Suisse comme destination touris­tique.

Quels sont les dégâts d’image?

– Je pense que le regard du monde musulman sur la Suisse ne sera plus le même. Avant le vote, les médias arabes ont interrogé de grandes voix religieuses de l’islam qui expliquaient que la Suisse était une démocratie mature et que les Suisses ne voteraient jamais dans leur majorité pour une telle interdiction car ils forment un peuple tolérant, ouvert et que c’est une terre d’asile. Aujourd’hui, c’est une grande déception. La perception va changer, que ce soit au niveau des élites ou du peuple.

Des groupes islamistes radicaux pourraient-ils s’attaquer à la Suisse?

– On ne peut pas empêcher certains groupes de publier des menaces sur leurs sites internet. Mais, en Suisse, nous avons un islam surtout laïc et apaisé, le risque est minime. Le risque est ailleurs. Cela dépendra beaucoup de la façon de gérer l’après-29 novembre. C’est un défi très important. Il faudra expliquer, rassurer, faire une campagne de relations publiques. On se souvient que la réaction aux caricatures danoises n’avait pas été immédiate.

– Le Danemark souffre-t-il toujours de cette affaire?

– Ces caricatures resteront toujours comme un point noir. C’est très difficile à effacer. Récemment encore la Turquie s’est opposée à l’ancien chef du gouvernement danois Fogh Rasmussen pour reprendre la tête de l’OTAN. Les plaies ne sont pas du tout refermées et Dieu sait si le Danemark a fait des efforts pour se désolidariser de ces caricatures.

– Ce vote pourrait-il avoir une incidence sur les deux otages suisses retenus en Libye?

– Le régime libyen se frotte les mains. C’est une très belle journée pour lui. Souvenez-vous, une semaine après l’arrestation d’Hannibal, le Ministère libyen des affaires étrangères avait publié un communiqué demandant aux Libyens et aux Arabes de ne plus se rendre en Suisse car c’est un pays raciste qui ne respecte pas le droit des Arabes. Pour ma part, j’essaye d’expliquer aux médias arabes que c’est une arme à double tranchant et que ce vote s’explique aussi par la crise des otages. Mais ce message ne passe pas du tout.

– Quels autres dégâts voyez-vous sur le plan international?

– C’est un très mauvais signal au moment où la Suisse brigue la présidence de l’Assemblée générale de l’ONU et qu’elle cherche à reprendre un siège au sein du Conseil des droits de l’homme. Comment expliquer ce vote pour un pays qui met le respect des droits de l’homme au cœur de sa diplomatie? Son rôle de médiateur pourrait en souffrir auprès du monde arabe.

– Que peut faire la Suisse?

– La classe politique a péché par excès de confiance. Personne n’a songé à un plan B. Un très gros effort d’explication va être nécessaire sur le plan diplomatique. Micheline Calmy-Rey devrait se rendre dans des capitales, pourquoi pas à Riyad, pour faire un travail pédagogique. La Suisse devrait surtout faire un geste envers sa communauté musulmane. Il n’y a aucun musulman visible en Suisse, aucun modèle rassurant à renvoyer.