«Les gens qui rabotent vingt fois par jour les mêmes pistes, c'est terminé», affirme Gérard Morand, maire de Megève, pour justifier sa marotte: l'Espace Diamant. Claude Gardet, directeur des remontées mécaniques de Praz-sur-Arly, complète: «Un forfait de ski à 170 francs, c'est un maximum. Nous devons offrir toujours plus, sans dépasser cette somme.»

«Offrir plus», c'est anticiper la lassitude des habitués des petites stations, les familles et les débutants, en augmentant régulièrement le territoire skiable. Mais surtout séduire d'autres consommateurs: les skieurs expérimentés et exigeants. Pas pour leur vendre du matériel ou des cours, ces spécialistes ont tout ce qu'il leur faut. «Mais ce sont eux qui viennent le plus souvent et le plus régulièrement», relève Claude Gardet. A condition de leur promettre plus d'espace, plus de neige, plus d'altitude.

Alors, les petites stations de Praz-sur-Arly, de Notre-Dame de Bellecombe, de Flumet, des Saisies, de Crest-Voland et des Contamines-Montjoie vont travailler en commun. A terme, Megève, Saint-Gervais, Combloux, Saint-Nicolas de Véroce et peut-être les Houches pourraient se rallier à la bande. Ensemble, ces communes constitueront le «plus grand domaine skiable d'Europe», l'Espace Diamant, un rêve vieux de vingt ans. En chiffre, 720 kilomètres de pistes, une centaine de milliers de lits, plus de 200 remontées mécaniques. Le tout sans entamer l'esprit «station village» et le cachet de cette région entre chaîne des Aravis, Beaufortin et massif du Mont-Blanc?

Plaque tournante

Le point culminant de ce diamant, c'est le Mont-Joli, 2525 mètres, qui domine de vastes espaces encore vierges, tel le plateau de Véry. «Une véritable plaque tournante», estime Gérard Morand. Et une vieille tentation pour cet élu: ce plateau de 300 hectares est à un jet de pierre des pistes de Megève mais appartient à Praz-sur-Arly. Le jumelage permettrait d'utiliser ce secteur superbement enneigé tout en se partageant les investissements.

Autour de ce site, paradisiaque aussi bien pour les industriels de la poudreuse que pour les écologistes, il faudra bien une quinzaine de liaisons pour assurer un maillage efficace entre les cinq domaines, le plus souvent en altitude. «Dans un tel projet, on privilégie les liaisons hautes, explique Claude Gardet. La neige doit garantir les traversées et l'altitude permet la création de nouvelles pistes, donc de revenus supplémentaires. On ne peut pas financer une liaison uniquement pour la jonction.»

L'aménagement pourrait être synonyme de conflit car chasseurs de coqs de bruyère et écologistes tiennent à ce site. Mais les pères du projet ne craignent pas les oppositions. «Nous sommes forcément protectionnistes, rassure Claude Gardet. Pas seulement pour les écologistes mais tout simplement pour notre clientèle. Si des stations villages ont tant de succès aujourd'hui, c'est bien la concrétisation d'une tendance lourde. Nous devons proposer un équipement soft, limiter la perturbation des zones sensibles et adapter les tracés aux exigences environnementales.» C'est donc promis: les défenseurs de l'environnement seront amplement intégrés au projet.

Quant à la promotion immobilière, elle devrait être rigoureusement encadrée. On ne construit déjà plus à Notre-Dame de Bellecombe ni à Saint-Gervais, il en sera bientôt de même aux Saisies et les terrains de Megève sont trop coûteux.

D'autant que les besoins en hébergement pourraient être limités. Le site dépasse déjà les 100 000 lits touristiques. «Le grand changement sera l'amélioration du taux de remplissage en dehors des vacances scolaires», note Claude Gardet.

Pas de soutien extérieur

Pour mener à bien ce projet, l'Espace Diamant ne compte que sur lui-même. Ni la région, ni l'Etat français, ni l'Europe ne viendront le soutenir. Mais, alors qu'il y a une dizaine d'années les investissements délirants de certaines stations avaient fait sourire, les projets actuels sont marqués par le réalisme économique. «On va par exemple ouvrir une piste et installer une navette routière, explique Claude Gardet. Puis, selon son succès, l'équiper plus sérieusement.»

Les communes ont beau partager ce projet, chacune investira individuellement ou au mieux à 50-50 avec sa voisine, des sommes qui iront de 300 000 à 40 millions de francs français. Le tout pourrait prendre six ans. «La France en a fini avec les grosses sociétés d'économie mixtes, conclut Claude Gardet. Elles sont trop lourdes, trop coûteuses et les consensus impossibles à obtenir. Ici, on a des intérêts en commun, mais on ne se force pas la main. Pas de mentor qui va trop vite, pas de vilain petit canard qui bloque tout le projet. C'est beaucoup plus dynamique.»