Pourquoi elle? Comme un combattant de «Mixed Martial Arts», ce sport de combat où tous les coups sont permis, la ministre socialiste Anne-Claude Demierre essuie les attaques du centre droit sans vaciller à Fribourg. Objet du litige: l’avenir de l’Hôpital fribourgeois, aujourd’hui réparti sur six sites régionaux. Entre autres mots doux lancés au Grand Conseil et par communiqué, il y a deux semaines, celle qui présidera le gouvernement en 2013 a été taxée de «laxiste» et d’«incompétente». «Quémandant de l’argent», elle «saborde» l’hôpital et «se tire une balle dans le pied» avec ses «propos contradictoires».

Appelant à la sérénité, le gouvernement a réagi dès le lendemain en qualifiant ces «attaques» de «déplacées et infondées». Du jamais vu à Fribourg, où le climat politique est habituellement radieux, sans coups d’éclat à la genevoise, sans avalanche de discussions parlementaires à la vaudoise, sans guerres de personnes à la neuchâteloise.

L’épisode est d’autant plus surprenant que les qualités d’Anne-Claude Demierre étaient jusqu’ici louées par ses adversaires. Fribourg lui doit l’allocation maternité de 3673 francs sur 14 semaines pour toutes les mères, même celles qui n’ont pas d’emploi (environ 1000 cas par an), pour 5 millions de francs à la charge de l’Etat. Elle a fait accepter à la population l’interdiction de fumer dans les lieux publics en 2008.

Même dans leurs heures les plus sombres, ses collègues du gouvernement n’ont jamais déclenché une ire pareille. Elue par surprise en 2006, l’ancienne libraire et mère de trois enfants adultes est-elle par défaut la proie idéale au sein d’un gouvernement dominé par les avocats et les ingénieurs?

Non, répond l’intéressée qui se dit «fière» de son ancien métier. «Par contre, mon côté proche des gens et le fait d’être facilement accessible ont peut-être facilité ces attaques. Ce dossier de l’Hôpital a fait perdre à certains la notion de respect. Ces attaques m’ont particulièrement touchée, car elles ont d’abord touché ma famille.» L’émotion transparaît dans sa voix.

Les coups, admet-elle, un élu doit s’attendre à les recevoir. «Le dialogue, le débat d’idées et l’échange de points de vue sont légitimes, note-t-elle. On n’a jamais raison tout seul. La raison essentielle qui me motive est d’apporter un plus à la population. En gérant un budget annuel de plus d’un milliard de francs pour ma Direction, soit un tiers du budget de l’Etat, et avec de nombreuses réalisations, j’ai prouvé que j’ai endossé les habits de conseillère d’Etat.»

La gauche parle de «vengeance». D’abord contre la vague rose de l’an dernier aux élections communales, cantonales et fédérales. Mais aussi une vengeance parce que socialistes et Verts n’ont cessé de critiquer les dépassements de crédit des grands projets de construction: pont de la Poya (passé de 120 millions en 2006 à 211 en 2012), route de contournement de Bulle (+80 millions sur un budget de 215), et télésiège de Vounetz, en Gruyère (+1,26 million sur un total de 8). Autant de dossiers conduits par des radicaux et des démocrates-chrétiens: Claude Lässer, Beat Vonlanthen, Georges Godel et Maurice Ropraz.

Confronté à un déficit de 15 millions de francs sur un budget de 430 pour 2012, l’Hôpital fribourgeois a amené la ministre sur un terrain glissant: Fribourg est chatouilleux quand on parle de ses régions. Promettant une étude pour 2013, la direction de l’Hôpital et le gouvernement envisagent de rapatrier les soins aigus régionaux et, peut-être à terme, la maternité de la Gruyère sur le site de la ville de Fribourg. L’an dernier, la maternité de Fribourg avait failli fermer par manque de médecin-chef. Il y a deux semaines, un député libéral-radical imaginait même une sécession de la partie alémanique du canton pour garder ses hôpitaux.

«La question est de savoir comment avoir, dans 15 ans, au moins un ou deux hôpitaux de soins aigus de qualité», explique celle qui était à la fois ministre et présidente du conseil d’administration de l’Hôpital jusqu’à décembre.

Auteur des critiques les plus virulentes au Grand Conseil contre Anne-Claude Demierre, le chef du groupe libéral-radical Markus Ith estime qu’Anne-Claude Demierre «a une position de joueur et d’arbitre», sans avoir la main assez dure avec ses services. Avec un «manque d’anticipation et de vision», le gros risque est que le déficit de l’Hôpital devienne habituel, contrairement à un projet comme la Poya qui ne revient qu’une fois.

«Nous ne nous sommes pas attaqués à la personne de Mme Demierre, mais à la fonction», corrige Eric Menoud, le président du Parti démocrate-chrétien. Expliquant que la communication a été mal faite dans ce dossier par le Conseil d’Etat, il estime que le but de son parti est «de trouver des solutions pratiques et constructives, sur un terrain de jeu plus serein». Loin de lui l’idée de demander la démission d’Anne-Claude Demierre qui, pour l’heure, n’a pas d’autres casseroles.

La libraire socialiste est-elle la proie idéale dans un gouvernement d’avocats et d’ingénieurs?