On peut dire «dossier de soins informatisé», mais «ardoise électronique» est plus descriptif. Noire et rectangulaire comme son ancêtre de pierre, elle en respecte le format, en plus épais. Elle aussi se tient d'une main pendant que l'autre manie une sorte de stylo. Là s'arrêtent les ressemblances. Comme son nom l'indique, cette moderne ardoise est bourrée de puces. Reliée – sans fil – à un serveur, et fonctionnant en réseau, elle constitue un véritable ordinateur portable, spécifiquement conçu pour tous ceux qui interviennent auprès des pensionnaires des EMS. Sur l'écran, deux petites manipulations suffisent à repérer que Mme Dupont a reçu ses médicaments du matin, et il est tout aussi aisé d'inscrire qu'elle a suivi sa séance d'ergothérapie de l'après-midi, supervisée par qui, et durant combien de temps.

Bref, l'ardoise électronique, dont l'usage se répand dans les établissements du bassin lémanique, est un outil qui permet de déterminer très exactement les soins réellement reçus par les résidents des EMS. Soins que le Conseil fédéral vient pourtant de juger inquantifiables. Il a débouté le Conseil d'Etat vaudois (Le Temps du 28 février) en estimant que, sur un prix de journée de l'ordre de 200 francs, l'équivalent de 35 francs «pouvait ou ne pouvait pas représenter des soins». Dans cette incertitude, ont décidé les sages, il serait hasardeux de mettre ce coût à la charge des assurances, qui ont d'ailleurs refusé, ou des patients dont l'organisation de défense a déposé un recours finalement victorieux. Donc l'Etat paiera.

«Quelle incertitude?», s'étonnent d'une même voix Beat Geiser et Olivier Reymond. Directeur de l'EMS Phare Elim à La Tour-de-Peilz, le premier a eu l'idée de l'ardoise. «Dans une démarche-qualité, j'ai demandé aux employés de pointer ce qui les entravait le plus dans leur travail. Chez les soignants, la paperasse est clairement venue en tête.» Le produit a été conçu en compagnie de Gammadia, start-up informatique lausannoise, dont le patron est Olivier Reymond. Résultat: depuis quatre ans, le Phare Elim a numérisé le papier, et, calcule son directeur, «gagné dix minutes de plus par jour et par patient à consacrer aux soins». Les développements comptables sont évidents: «Ajoutez un prix à chaque prestation, un nombre de points correspondant à un tarif, et vous avez une facturation à l'acte, prête à servir», résume Olivier Reymond.

L'invention semble un fleuron. Le 15 février dernier, Gammadia a reçu en présence de Jacqueline Maurer, cheffe du Département de l'économie, le prix «Entreprendre» de la ville de Lausanne. Au Département de la santé et des assurances sociales, alors même que l'ardoise semble être l'argument à fourrer sous le nez des assurances, l'enthousiasme est plus que modéré: «Nous n'avons aucune intention d'imposer un outil électronique», tranche Fabrice Ghelfi, adjoint économiste. Pour le reste il brandit l'exigence fédérale d'une comptabilité analytique reconnue par tous les partenaires. Son dédain pourrait aussi s'expliquer différemment. Recensant tous les soins donnés, l'ardoise vient écraser les plates-bandes de PLAISIR, système de l'Etat, qui n'enregistre que les soins requis, et dont l'incertitude contribue au brouillard ambiant. Or, remettre en question PLAISIR serait pour le moins problématique.

Du côté des assurances, la moue est identique: «Le Conseil fédéral a été clair: tant qu'il n'y a pas de comptabilité analytique, nous n'avons pas à payer plus de 60 francs par jour», dit Norbert Paschoud, adjoint du secrétaire général de la fédération vaudoise des assureurs maladie. Insister sur la disponibilité d'une méthode fiable de recensement des coûts ne sert à rien. Les assureurs, qui avaient été les premiers partisans d'une tarification détaillée, craignent désormais qu'elle ne leur coûte cher. Olivier Reymond lui-même a son idée sur les réticences que suscite un usage comptable de son ardoise: «Le vrai problème des pensionnaires d'EMS n'est pas purement médical. Ce sont des gens qui s'ennuient, dépriment, se désorientent, réclament des gestes qui ne sont pas des soins prescrits, mais des soins d'accompagnement. Mais s'ils sont mis en évidence, il faudra dire qui paie, et ça, c'est compliqué.»

Optimiste, Beat Geiser pense que transparence et sécurité imposeront à eux seuls le suivi électronique des soins. Pour la transparence, il faudra déjà cesser de camoufler les disputes des payeurs derrière un obstacle technique qui n'existe pas.