Dès le 1er mai et pour une année, des contingents seront donc appliqués aux travailleurs arrivant en Suisse. C’est ce qu’on appelle l’activation de la clause de sauvegarde, qui limite pour une année l’immigration liée à la libre circulation des personnes de tous les pays de l’Union européenne. Alors, ce matin, comment réagissent les médias des pays qui nous entourent? Moyennement bien. D’ailleurs, Le Dauphiné libéré avait eu fin nez, au début du mois d’avril déjà, qui s’inquiétait de savoir si la Suisse pouvait «revenir sur la libre circulation des personnes».

«Frontières ouvertes en Europe? Pas dans le cas de la Suisse», ironise le Spiegel allemand. «En Suisse, on peut gagner du bon argent, et beaucoup d’Allemands le savent, mais à l’avenir il sera plus difficile d’y trouver une place de travail», renchérit la Süddeutsche Zeitung. De son côté, Radio France internationale parle d’une décision posant «de sérieux problèmes politiques alors que les relations avec l’Europe sont d’ores et déjà pour le moins difficiles en raison notamment des dossiers bancaires et fiscaux». Mais elle rappelle aussi que près du quart de la population, en Suisse, «est constitué de ressortissants étrangers. Un pourcentage qui suscite des réactions vives de la droite populiste.» Explication du correspondant: «L’exécutif a cherché à l’apaiser au prix d’une crise possible avec l’Union européenne.»

Ton similaire du côté de la RTBF, qui évoque les relations «passionnées et chahutées» entre les deux parties. Et relativise la portée des mesures: «Les employeurs suisses pourront continuer à signer des contrats d’un an maximum avec les travailleurs européens.» La preuve, dit Bruxelles, «que cette clause de sauvegarde ne vise pas vraiment à se défendre de hordes d’Européens qui viendraient voler le travail des Suisses». Quoique le Conseil européen devrait se prononcer prochainement sur ce sujet. Car le pays craint tout de même «l’invasion», selon le titre du quotidien berlusconien Il Giornale: «Avouons-le: nous lui donnons un peu d’inconfort», à cette Suisse. «Comment expliquer autrement cette décision un tantinet déconcertante?»

Et le service public audiovisuel belge de mentionner aussi «l’autre» problème, qui lui paraît plus grave: celui des questions fiscales. «Depuis des mois, voire des années, les Européens voudraient que la Suisse démantèle certains régimes fiscaux qui sont clairement de la concurrence déloyale aux yeux des Européens. Mais la Suisse traîne des pieds.» Et de conclure sur l’évasion fiscale, qui «est un autre gros morceau dans les négociations». Tout comme le Kurier autrichien et le quotidien économique italien Il Sole 24 Ore, qui y voient un conflit d’une tout autre ampleur entre les deux parties. Mais tout de même, «c’est un deuxième front qui s’ouvre» entre elles, constate le Financial Times.

«Malgré une situation économique au beau fixe et l’opposition des milieux économiques, s’étonne pour sa part L’Alsace, le gouvernement suisse a décidé hier de durcir le ton face aux migrants européens». Et de relever la santé de cette «économie qui semble résister à la crise et un des taux de chômage les plus bas au monde – encore en recul en mars à 3,2%». Normal, donc, que «dans une Europe en crise», la Suisse fasse «l’effet d’un eldorado et enregistre ces dernières années un afflux d’Européens, dont beaucoup d’Espagnols et d’Italiens de retour par exemple pour la première fois depuis des années dans l’industrie du bâtiment». Et de Portugais, comme le fait remarquer Publico.

Reste que les internautes commentant l’article de la Frankfurter Allgemeine ne tarissent pas d’éloges sur la décision helvétique. Et que le sondage en ligne proposé par le Südkurier allemand donne à cette heure le résultat suivant: presque deux tiers des votants pensent que «la barque est pleine» en Suisse. Contrairement à El País, à Madrid, qui fait état d’une énorme contrariété de Bruxelles face à ces mesures qui minent, en «violant les accords bilatéraux», les relations entre la Suisse et l’UE.

Le quotidien en ligne français La Tribune.fr aborde, lui, le problème par un biais un peu différent en s’intéressant à «ces pays européens dont le taux de chômage fait rêver: 3,2% en Suisse, 3,6% en Norvège, 4,8% en Autriche…». Pour expliquer le «miracle» helvétique, il donne la parole à Jacques Freyssinet, économiste au Centre français d’études sur l’emploi: «La Suisse a une prospérité liée à son rôle de place financière, explique-t-il. Mais elle n’échappe pas à la morosité européenne: elle attend une croissance de 1,3% du PIB en 2013, et de 2,1% en 2014. Et la presse nationale s’inquiète des restructurations, notamment dans le secteur bancaire. Elle utilise très largement la régulation de l’immigration, qui est surtout sur des contrats courts. Difficile de décrocher un CDI si l’on n’est pas Suisse, la préférence nationale est effective. Il se murmure également que, de honte, certains Suisses au chômage ne s’inscriraient pas…»