Suisse-Turquie

Les relais du président turc en Suisse

La campagne empoisonnée menée par Ankara pour la réforme constitutionnelle a fait la lumière sur les réseaux dont dispose le pouvoir turc d'Erdogan au sein de la diaspora européenne et en Suisse

Dans le salon, la TV diffuse des informations en turc. Devant son ordinateur, Mehmet Cek fait défiler des captures d’écran de messages postés sur Facebook: «Défendre la Turquie est devenu dangereux. Nous sommes victimes d’attaques et intimidations de terroristes», dit-il. «Nous», ce sont les partisans du président turc Recep Tayyip Erdogan, dont Mehmet Cek, journaliste kurde installé dans le petit village de Dagmersellen (LU), figure parmi les fervents défenseurs. «Eux» désigne les membres du PKK ou les adeptes de Fethullah Gülen, imam exilé aux Etats-Unis, accusé par le gouvernement turc d’avoir fomenté le putsch manqué du 15 juillet dernier en Turquie. Ceux que le pouvoir turc considère comme des ennemis.

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Les Turcs de Suisse sont appelés jusqu’à ce lundi à se prononcer sur le référendum du 16 avril sur la réforme constitutionnelle visant à renforcer le pouvoir du président turc. Parmi les quelque 125 000 membres de la diaspora, ils sont près de 93 000 à pouvoir voter. Jamais encore une campagne n’avait autant divisé familles, collègues, groupes d’amis. Les «gülénistes» ont été nombreux au cours des derniers mois à témoigner dans les médias, y compris dans nos pages, de menaces et insultes proférées contre eux par des partisans d’Erdogan. Cette campagne de haine a révélé les réseaux d’influence bâtis par Ankara au sein de la communauté turque européenne, qui représente un réservoir potentiel de millions de voix.

De militant communiste à pro-Erdogan

Mehmet Cek dit oui sans hésitation à la réforme constitutionnelle. Il était déjà installé en Suisse lorsque Recep Tayyip Erdogan a commencé à grimper les échelons du pouvoir en Turquie. Le Kurde est d’abord séduit par le discours réformateur de celui qui était alors maire d’Istanbul. Malgré ses bonnes relations avec des proches du président, avec lesquels il s’affiche sur Facebook en photo, il affirme n’avoir jamais souhaité entrer à l’AKP, ni dans aucun autre parti. «Je continuerai à vivre comme journaliste et je n’arrêterai pas de défendre mes convictions», dit-il. Pour avoir été militant communiste à 17 ans, il a passé huit ans en prison après le putsch de l’armée en 1980. Il en garde une rancune tenace contre les militaires. Un point commun avec l’actuel président turc.

Depuis la tentative manquée de coup d’Etat par une fraction de l’armée en juillet dernier, 45 000 personnes ont été emprisonnées, 130 000 fonctionnaires suspendus en Turquie. Mehmet Cek a beau être passé lui-même par l’épreuve de la purge, il estime ces vagues d’arrestations «inévitables»: «Des terroristes commettent des attentats en ce moment en Turquie. Si l’Etat n’arrête pas ces malfaiteurs, ce sont eux qui prendront le pouvoir.» En décembre dernier, il s’est rendu à l’Université de Zurich où était rendu un hommage à Can Dündar, rédacteur en chef du journal d’opposition turc «Cumhuriyet». Depuis le balcon d’où il se tenait, il a traité le célèbre opposant turc de «traître». La presse locale révélera plus tard qu’au même moment, des personnes présentes dans la salle étaient filmées et prises en photo par des partisans d’Erdogan. Des membres de l’UETD, croit savoir le «SonntagsZeitung».

Le soutien à Erdogan, une affaire de famille

L’UETD (Union des démocrates turcs européens), créée à Cologne en 2004 pour défendre les intérêts des Turcs émigrés en Europe, possède une filiale suisse à Spreitenbach, dans le canton d’Argovie. L’organisation, même si elle n’affiche aucun lien direct avec l’AKP, passe pour le bras politique à l’étranger du parti turc au pouvoir. Son président en Suisse, Murat Sahin, entretient des liens étroits avec Ankara. C’est lui qui organise des visites de membres du gouvernement turc en Suisse, comme celle du ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, qui a donné du fil à retordre à la diplomatie suisse.

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Ce n’était que le dernier nom d’une longue liste de députés turcs de l’AKP invités en Suisse par l’UETD, parmi lesquels figure l’ancien premier ministre turc Ahmet Davutoglu, le politicien et joueur de football star Hakan Sükür ou encore l’actuel premier ministre, Binali Yildirim. Chez les Sahin, le soutien d’Erdogan est une affaire de famille: le frère de Murat, Suat, siège dans le comité d’une autre organisation jouant le rôle de relais de l’AKP: Müsiad. Fondée en Turquie dans les années 1990, elle regroupe des islamistes conservateurs proches du pouvoir.

150 membres actifs et 600 à 700 sympathisants

Arrivé en Suisse il y a près de 15 ans, Murat Sahin s’est d’abord lancé dans le commerce de kebabs en 2003 à Olten. Aujourd’hui, il exploite une boucherie halal à Bâle-Campagne et emmène ses invités de marque dans son restaurant d’Aarburg (AG), le Sila Hünkar Grill Haus. L’été dernier, Murat Sahin y recevait Bilal Erdogan, le fils de Recep Tayyip Erdogan, raconte un ancien membre de l’UETD, qui souhaite rester anonyme. Selon cette source, l’organisation peut compter en Suisse sur quelque 150 membres actifs et 600 à 700 sympathisants. «Ses dirigeants ne gagnent pas d’argent, ils en investissent au contraire, affirme-t-il. En échange, ils reçoivent la reconnaissance, une visibilité et un bon réseau».

Dans ses statuts, l’antenne helvétique de l’UETD, créée en 2012, se donne pour but de favoriser «l’intégration des Turcs en Suisse», «l’entente entre les peuples» et «la tolérance entre les différents groupes de la société». Depuis le putsch manqué contre le président turc Recep Tayyip Erdogan pourtant, plusieurs de ses membres se sont surtout distingués par leurs invectives et incitations à dénoncer tous ceux qui, en Suisse, sont considérés comme les ennemis du président. «Nous les sortirons de leurs tanières et nous les jetterons dehors», déclarait peu après le putsch manqué Murat Sahin, qui n’a jamais répondu à nos sollicitations.

Les mosquées, antennes d’Ankara

L’UETD n’est pas le seul relais d’Ankara en Suisse. Les mosquées jouent aussi un rôle de premier plan. Leurs imams, qui ont le statut de fonctionnaires, sont envoyés par la Présidence des affaires religieuses (Diyanet). Certains d’entre eux n’hésitent pas à afficher leur loyauté à l’égard du pouvoir turc de manière virulente. Comme l’imam de la mosquée d’Ostermundigen, à Berne, qui déclarait sur Facebook vouloir «voir les putschistes pendus». L’association qui gère ce lieu de culte s’est ensuite distanciée de ces propos.

Mais, en mars dernier, le parti des Verts rendait publique une lettre signée par la personne responsable des affaires religieuses auprès de l’ambassade turque. Le courrier dressait une liste d’organisations liées au mouvement de Fethullah Gülen en Suisse et émettait le soupçon que le mouvement turc dispose de «comptes bancaires secrets» dans le pays.

Possibles suites judiciaires

La campagne empoisonnée du gouvernement turc pourrait avoir des suites judiciaires. Les soupçons d’espionnage ont poussé le Ministère public de la Confédération à ouvrir une enquête. Plusieurs Turcs, cités par la presse alémanique, disent avoir engagé des poursuites, après avoir reçu des insultes et menaces.

Le conseiller aux Etats Josef Dittli, PLR (UR), a de son côté déposé plainte contre inconnu auprès du MPC pour activité d’espionnage, invoquant l’article 272 du Code pénal, qui interdit le service de renseignement politique effectué au profit d’un Etat étranger.


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