Le professeur Rainer Schweizer doit être amer, très amer. Il y a une dizaine de jours, cet expert en droit administratif de l'Université de Saint-Gall, chargé par le Département de la défense (DDPS) d'examiner les liens entre les services de renseignement suisses et sud-africains durant l'apartheid, a menacé de donner sa démission. Il a fallu que le conseiller fédéral Samuel Schmid intervienne personnellement pour que le juriste poursuive son travail. Son rapport sur l'aide apportée par la Suisse au programme d'armement chimique sud-africain doit être publié avant le 16 décembre prochain.

Ce qui a failli pousser Rainer Schweizer à la démission est un questionnaire envoyé par le DDPS à Wouter Basson, un médecin employé par l'armée sud-africaine pour développer des armes chimiques et qui a eu des contacts avec des entreprises suisses dans le cadre de ce programme. Le contenu de ce document, publié récemment par le magazine Weltwoche, étonne par l'inanité des questions qu'il contient, par exemple: «Etiez-vous persuadé que tous les Africains étaient des communistes?» ou encore «Croyiez-vous vraiment à la menace communiste?». Rainer Schweizer a démenti avoir rédigé le questionnaire, et le DDPS a affirmé que les questions, rédigées par un conseiller du juriste saint-gallois, avaient été envoyées par erreur à Wouter Basson.

Dès l'incident rendu public, la Délégation de gestion du Conseil national, qui enquête sur le même sujet, a saisi les documents entreposés à Berne par le professeur Schweizer. «Ils n'avaient pas le droit de s'immiscer dans son enquête», déplore un haut fonctionnaire. «Juridiquement, c'est un délit.» La Délégation, présidée par le conseiller national Alexandrer Tschäppät (soc./BE), a justifié son action par le besoin d'«élucider cette affaire le plus rapidement possible».

Au moment où le questionnaire était publié, Liliane Maury Pasquier (soc./GE) se trouvait en Afrique du Sud avec une liste d'une dizaine de personnes – dont Wouter Basson – que les élus suisses souhaitent entendre. Jusqu'à présent, le gouvernement sud-africain n'a pas répondu à leur demande. «Lors de ma visite, j'ai eu l'impression que les choses bougeaient, explique Liliane Maury Pasquier. Depuis, plus rien. L'affaire du questionnaire les a peut-être refroidis.»

Le Ministère public fédéral (MPC), qui enquête aussi sur les activités de Wouter Basson en Suisse, aura peut-être plus de succès: grâce à l'entraide judiciaire, il a eu accès à des documents conservés en Afrique du Sud. Mais son travail, explique-t-on au MPC, reste «difficile».