L'association jurassienne de tourisme Pro Jura fêtera ses cent ans en 2003. A l'instar de la Société d'émulation, elle avait été créée pour sauvegarder l'identité et la conscience du Jura, alors étouffées dans le canton de Berne germanophone.

Durant quatre-vingts ans, Pro Jura a diffusé l'image du Jura. Installée à Moutier en 1951, l'association s'est rangée aux côtés du Rassemblement jurassien et a milité pour la création d'un canton du Jura. Mais à la veille du plébiscite du 23 juin 1974, face au risque élevé d'éclatement du Jura, Pro Jura a recommandé de voter dans «l'intérêt du pays et pour la sauvegarde de son unité». Cette position équivoque conduira l'association dans l'impasse, tout comme son directeur depuis 1970, Francis Erard, à l'époque également député au Grand Conseil bernois.

En 1979, lorsque le canton du Jura entre en souveraineté, Pro Jura et Francis Erard tentent le pari de maintenir une unique promotion touristique pour le Jura, le Jura bernois et le Laufonnais, ce fameux Jura historique des sept districts. Pro Jura fonde sa légitimité sur son expérience et ses réussites, comme les balades en roulottes tziganes. Cette initiative de Francis Erard, lancée dans les années 70, est cette année laissée à des sociétés indépendantes.

Mais les coups de poignard vont se multiplier. En mars 1980, le président de Pro Jura, Henri Gorgé, provoque la première lézarde en créant l'Office du tourisme du Jura bernois (OTJB). «Une trahison», se souvient Francis Erard. Berne fait payer à l'association son étiquette autonomiste.

Durant dix ans, Pro Jura et l'Office jurassien du tourisme travaillent de concert, mais le Jura veut sa propre fédération du tourisme, indépendante, dont Pro Jura ne sera qu'un membre. Francis Erard est mis sur la touche, il paie là aussi ses positions politiques et son franc parler.

Pro Jura avait assuré ses arrières, en créant dès 1973 une agence de voyages, dont elle tire l'essentiel de ses revenus, et en se spécialisant dans l'édition d'ouvrages et de guides vantant les beautés du Jura, en particulier, la très belle revue semestrielle Jura-Pluriel, créée en 1982 et dont le No 37 vient de sortir de presse.

Depuis une décennie, Francis Erard ronge son frein dans son bureau de Moutier et voit la chienlit s'installer à Jura Tourisme ou à l'OTJB. «Quand on parle en mal du tourisme jurassien, je souffre.» Pro Jura se faufile alors dans un créneau particulier: en plus des brochures éditées par Jura Tourisme pour le canton du Jura, et l'OTJB pour le Jura bernois, Francis Erard publie des cartes et des guides interjurassiens, recensant les fermes-auberges, les métairies, les vitraux ou les produits du terroir, martelant que «le touriste n'a que faire de nos bringues politiques». Pro Jura, qui se targue de réunir 2000 membres (600 du canton du Jura, autant du Jura bernois et 800 Jurassiens disséminés en Suisse) veut prendre de la hauteur et redevenir, comme à sa fondation, «la conscience et la mémoire jurassiennes, sans frontière cantonale».

Francis Erard prendra sa retraite à la fin de l'année. Il sera remplacé par Laurent Dircksen, 41 ans, homme de radio, apolitique, qui s'est fait connaître en publiant un remarquable ouvrage consacré au clown Grock. En changeant de directeur, Pro Jura devra répondre à cette question: l'association a-t-elle toujours un rôle touristique? A Saignelégier, la directrice de Jura Tourisme, Nicole Houriet, répond implicitement par la négative. Elle lui reproche une «manière archaïque de travailler, des publications redondantes, pas exhaustives, éditées dans la seule langue française». Pour Nicole Houriet, Pro Jura n'a d'avenir qu'en «étant une bonne société d'édition régionale, qui accepte de collaborer avec les offices du tourisme». Le langage de la directrice de l'OTJB, Armelle Combre, n'est guère différent, même s'il est plus diplomatique: «Le discours de Pro Jura, qui veut être un trait d'union entre les deux Juras, est dépassé; la collaboration doit se faire sur l'ensemble de l'arc jurassien, au travers de Watch Valley par exemple».

Pas de suppression

Président de Pro Jura depuis moins d'une année, l'ancien conseiller national libéral de Bévilard Jean-Claude Zwahlen est conscient des bisbilles latentes. «Il s'agit de coopérer plutôt que de se chamailler.» Pas question pourtant de supprimer l'activité touristique de son association. «Nous réunirons cet automne les offices du tourisme de la région, pour définir le rôle de chacun.» Pour Jean-Claude Zwahlen comme pour Francis Erard, «nous appartenons toujours à une même région, éclatée sur trois cantons. Mais l'avenir montrera que ceux qui ont maintenu les liens entre le nord et le sud du Jura ont eu raison».