A deux jours de la conférence nationale sur l’asile, qui réunira lundi les conseillers d’Etat chargés de la Sécurité et des affaires sociales autour de Simonetta Sommaruga, Pierre Maudet réclame plus d’intransigeance vis-à-vis des éléments perturbateurs. Alors que l’exécution des renvois reste un des obstacles à une politique d’asile efficace, le ministre, responsable notamment de la Police et du pénitentiaire à Genève, développe ses intentions.

Le Temps: Le rapport final du groupe de travail Confédération/cantons souligne que 500 à 700 places de détention administrative supplémentaires seraient nécessaires, en plus des 430 existantes. Un avis que vous partagez?

Pierre Maudet: Absolument. Dont 250 pour la Suisse romande. C’est un des ingrédients principaux pour assurer une meilleure exécution des renvois et rendre notre système d’asile plus efficient, en accompagnant l’accélération des procédures. Le domaine de l’asile est parasité par les récalcitrants et les cas de délinquance. Il faut être ferme vis-à-vis de ceux qui posent problème. Il faut une plus grande fluidité entre le volet pénal et la détention administrative pour cette population-là. La «remise trottoir» est un scandale. Le canton de Genève, avec son aéroport, prend ses responsabilités et ne doit plus être perçu comme un canton laxiste. C’est ce que je dirai lundi à Simonetta Sommaruga. Dans cette optique, la planification cantonale prévoit de créer 218 places de détention administrative d’ici à 2021, dont 50 à l’aéroport. Je souhaite aussi élargir le concordat à toute la Suisse romande, alors que celui-ci ne concerne en l’état que Genève, Vaud et Neuchâtel.

– A Genève, nombre de multirécidivistes sont des étrangers sans titre de séjour valable et souvent non expulsables. Pensez-vous que la détention administrative doit être utilisée, en sus de la peine, pour neutraliser ce type de délinquants en les éloignant de la rue, mais avec une petite chance seulement de convaincre les plus récalcitrants de partir?

– Non. Je ne crois pas que cette détention est faite pour neutraliser des récidivistes. Il faut d’abord traiter ces cas à travers leur aspect pénal, en infligeant des peines si possible dissuasives. La plupart de ces multirécidivistes ne sont d’ailleurs pas des demandeurs d’asile déboutés.

– Mais admettez-vous que des Algériens puissent se trouver en détention administrative en vue d’expulsion, alors qu’ils ne sont généralement pas renvoyables en raison de l’attitude de l’Algérie?

– Nous avons quand même réussi à en renvoyer quelques-uns. Il ne s’agissait pas de vols spéciaux. Donc, oui, des Algériens peuvent se trouver en détention administrative. Il n’y a pas de tabou, mais il y a surtout un problème de places et une situation juridique qui doit encore être clarifiée. D’ailleurs, on pousse pour que la jurisprudence évolue dans le sens d’une utilisation plus intensive pour certains cas problématiques, même si je suis attaché à l’idée que la possibilité d’un renvoi doit rester le principe qui fonde une telle détention. Globalement, les renvois ont augmenté de 15% de 2011 à 2012, à Genève. Il s’agit notamment de «cas Dublin», qui repartent dans le premier pays européen duquel ils sont arrivés.

– La planification pénitentiaire genevoise prévoit 168 places de détention administrative d’ici à 2017 sur le site de Champ-Dollon. Quel sera le concept appliqué à ce méga-centre, alors que Frambois (20 places, bientôt 50) est cité comme modèle en matière de détention à visage humain par toutes les commissions officielles qui visitent les lieux de privation de liberté?

– Il faudra déjà voir comment va fonctionner Frambois avec 50 places. L’établissement de La Brenaz, qui sera dédié à la détention administrative, aura des ateliers qui permettront aux pensionnaires de se former. Il faudra faire mieux qu’un simple enfermement, mais la question du comment reste encore posée.

– Le projet Maghreb, dont le but est de faire partir des multirécidivistes grâce à une incitation financière, semble tué dans l’œuf. Comptez-vous clairement miser sur la contrainte, ou trouver d’autres moyens de per­-suasion pour les pousser à rentrer?

– Je remets effectivement le curseur sur la contrainte, à travers une meilleure exploitation de la pression policière. Pour l’instant, il nous manque le recul nécessaire pour faire un bilan du projet Maghreb. Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner toute idée d’une incitation au départ, surtout pour les personnes non délinquantes. Avec les criminels, il y a toujours le risque que de tels projets soient vite pervertis. De toute manière, une telle démarche présuppose une vision, en termes de politique migratoire, qui soit assumée par l’ensemble du gouvernement. Il nous faut aussi mieux comprendre et isoler cette population qui devient délinquante en raison de son statut précaire en Suisse, ou qui, dès son arrivée, a des intentions criminelles sous couvert d’asile.

– Le canton serait-il prêt à accueillir un centre pour «requérants récalcitrants» comme celui de la Waldau (GR), qui isole les éléments perturbateurs pour lesquels une décision de renvoi n’a pas forcément été prononcée?

– Moins de 10% des 4900 requérants présents à Genève sont des délinquants qui nuisent aux conditions d’accueil des autres demandeurs d’asile, et des familles en particulier. Il faut donc les isoler dans des centres fermés et sécurisés [ce n’est pas le cas de la Waldau]. Genève serait sans doute prêt à accueillir un tel centre, si celui-ci s’inscrit dans une juste répartition entre les cantons.

– Cela reviendrait à créer une nouvelle forme de détention…

– Je ne parlerais pas de détention, mais plutôt de quelque chose d’ordre disciplinaire. Ces personnes ne doivent pas traîner dans la rue. La fermeté est nécessaire pour diminuer l’attractivité de la Suisse. De même, beaucoup de requérants trouvent encore l’aide d’urgence préférable à la situation dans leur pays d’origine.

– Etes-vous en train de dire qu’il faudrait faire comme aux Pays-Bas, où les déboutés ne perçoivent plus rien du tout?

– Uniquement si l’on s’assure que le départ se fera dans les jours qui suivent la décision, ce que je souhaite, mais qui n’est aujourd’hui pratiquement jamais le cas.

– Le conseiller national UDC Adrian Amstutz veut légaliser l’injection de psychotropes pour calmer des requérants agités lors de vols spéciaux. Le suivez-vous?

– C’est une question éthiquement délicate. Je n’y ai pas encore réfléchi en détail, notamment sur le volet relatif à la protection du personnel policier, mais sur le principe,j’y suis plutôt réticent. Le problème est de toute manière assez marginal, car il ne concerne qu’une minorité de cas.

– Avez-vous fait une sorte de calcul coûts-bénéfices de la détention administrative et des vols spéciaux?

– Tout cela coûte très cher. En moyenne, un détenu, tout type confondu, coûte 485 francs par jour à Genève. On peut faire quelques économies sur le convoyage ou d’autres mesures. La nouvelle planification carcérale permettra, d’ailleurs, de descendre à un coût quotidien de moins de 400 francs. Quoi qu’il en soit, il est indispensable que la Confédération, à l’avenir, finance davantage la construction d’établissements.