Avec des prix qu’aucune société suisse ne peut battre, une entreprise italienne remporte un appel d’offres au Tessin. Il s’agit d’un gros chantier qui s’étendra sur plus d’un an. La loi suisse autorise la firme italienne à «détacher» en Suisse ses salariés un maximum de 90 jours. Comment terminera-t-elle son projet? Niente problema. Elle fera revenir ses ouvriers par le biais d’une agence de placement, à titre de travailleurs temporaires.

Jusqu’à octobre dernier, ce scénario était courant au Tessin, enclavé dans une Lombardie durement frappée par le chômage. Depuis, le phénomène s’est encore accentué, du fait de la nouvelle loi sur les entreprises artisanales (LIA), censée pourtant protéger le marché de l’emploi tessinois de la concurrence déloyale italienne.

Avec cette nouvelle loi, les entreprises artisanales actives dans le canton, suisses comme étrangères, doivent obligatoirement être inscrites à un registre cantonal. Mais faute de répondre aux critères d’admission, de nombreuses entreprises de la Péninsule ont renoncé à s’y inscrire. «Nous observons une chute des demandes de permis pour travailleurs détachés italiens, note Renzo Ambrosetti, coprésident sortant d’Unia. Parallèlement, nous avons enregistré une nette augmentation des embauches de travailleurs temporaires.»

Dumping salarial

Pour ce syndicaliste, qui a trente-sept ans d’activité derrière lui et qui préside l’association de contrôle des travailleurs détachés, «les agences de location de services sont utilisées pour contourner les lois, favorisant le dumping salarial. Lorsque nous effectuons des contrôles approfondis sur le travail temporaire, nous découvrons que, souvent, les règles ne sont pas respectées.»

Les syndicats tessinois tirent régulièrement la sonnette d’alarme, accusant ces agences de précariser les travailleurs, non seulement du bâtiment, mais des services et de l’industrie. Celles-ci mettent à la disposition des entreprises, selon leurs exigences, du personnel pour de courtes durées. Selon l’Office de la statistique tessinois (USTAT), près de 90% de ces travailleurs sont des étrangers, essentiellement italiens, embauchés à des conditions parfois scandaleuses, créant une concurrence impitoyable avec les travailleurs fixes.

En 2002, l’USTAT recensait 2313 travailleurs temporaires dans le canton. Ils étaient 10 000 en 2015. Entre ces deux dates, le nombre d’agences spécialisées dans le personnel temporaire a triplé, passant de 11 à 38. «Il s’agit clairement d’une affaire rentable, ouvrir ce type d’entreprise n’étant pas très compliqué, assure Renzo Ambrosetti. Sur le marché, il y a de tout. Certaines agences font leur travail sérieusement, d’autres non.»

«Si vous avez besoin d’un plombier…»

Les syndicats tessinois dénoncent par ailleurs les cas toujours plus fréquents selon eux d’agences faisant directement affaire avec des particuliers, alors même que la loi fédérale sur le service de l’emploi et la location de services (LSE), qui régule leur activité, ne leur donne le droit de contracter qu’avec des entreprises.

«Si vous avez besoin d’un plombier, par exemple, normalement, vous contactez l’entreprise de plomberie, explique Renzo Ambrosetti. Si elle est débordée, elle peut faire appel à un travailleur temporaire via une agence pour répondre à vos besoins. Or, actuellement, on voit de plus en plus de privés se tourner directement vers les agences, contournant les entreprises, vraisemblablement parce que c’est meilleur marché.»

Les agences sentent la pression monter. Directeur de Pemsa, leader dans la location de personnel au Tessin et présente dans les grands centres suisses, Eric Gerini défendait récemment dans la presse suisse italienne la nécessité du travail temporaire face aux attaques. Il soulignait «à quel point une agence qui publie une annonce est prise d’assaut par les étrangers, alors que les candidatures indigènes sont peu nombreuses, voire inexistantes». «Il est fort probable que la couverture sociale dont bénéficient nos chômeurs freine leur disponibilité, surtout pour un travail de courte durée», ajoutait-il.


Un phénomène à l’échelle nationale

Source de précarité pour les uns, réponse à un besoin pour les autres, le travail temporaire divise et règne

«La constante progression du travail temporaire nous inquiète beaucoup, déclare Véronique Polito, du comité directeur du syndicat Unia. En particulier dans le secteur de la santé et chez les plus de 50 ans. Toujours plus de travailleurs fixes se font licencier, puis réembaucher par la même entreprise par le biais d’une agence de location de services, à des conditions plus précaires.»

Cette forme de travail prend de l’ampleur partout en Suisse, ajoute la syndicaliste, mais plus particulièrement dans les cantons frontaliers de Genève et du Tessin. Pour ne citer que le seul exemple du chantier genevois du CEVA, jusqu’à 50% des travailleurs étaient temporaires, affirme-t-elle. La tendance est d’autant plus préoccupante qu’il existe un effet de contagion dans le reste du pays.

Les syndicats veulent une meilleure régulation

«On retrouve désormais à Zurich, Bâle, Lausanne et Saint-Gall des pratiques abusives qui se limitaient avant au Tessin, notamment dans la sous-traitance», précise Véronique Polito, pour qui les mesures actuelles de protection contre les abus sont insuffisantes. Les syndicats luttent pour une meilleure régulation. Une convention collective de travail (CCT) nationale déclarée de force obligatoire couvre le travail temporaire depuis 2012, «un strict minimum», juge la représentante d’Unia.

A Genève, le nombre d’agences spécialisées dans la location de services est passé de 10 à 113 entre 2000 et 2016, selon les chiffres fournis par le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). Le nombre des travailleurs concernés est passé de 20 581 à 34 812 et la proportion d’étrangers de 40% à près de 80%. On note par ailleurs que les «frontaliers» viennent de toujours plus loin, voyageant plusieurs heures pour aller travailler à Fribourg, Berne, Zurich…

Pour les milieux économiques, le travail temporaire répond à un besoin

Les milieux économiques soutiennent le travail temporaire. «Dans un contexte de mondialisation, de digitalisation et de robotisation de l’économie, où la production devient toujours plus rapide et flexible, il répond à un besoin des employeurs autant que des salariés, affirme Marco Taddei, responsable romand de l’Union patronale suisse. Il séduit les jeunes qui aspirent à plus de liberté, mais aussi des chômeurs plus âgés, à qui il peut permettre de réintégrer le marché du travail plus facilement.»

«Beaucoup de préjugés négatifs sont associés à cette forme de salariat, mais ce n’est pas le Far West», ajoute-t-il. Marco Taddei ne croit pas qu’il y ait plus d’infractions dans ce secteur qu’ailleurs. Le cas échéant, les partenaires sociaux réagissent… «Le secteur genevois du bâtiment, par exemple, où 15 à 20% des travailleurs sont temporaires, s’inspire actuellement du modèle tessinois pour limiter leur taux dans un règlement cantonal. Le travail temporaire augmente, certes, mais il ne sera jamais majoritaire. Ni les branches ni les employeurs ne le souhaitent.» (A.-M. D.)


Boris Eicher: «Les travailleurs eux-mêmes veulent de la souplesse»

Responsable adjoint du service juridique de Swissstaffing, l’association du travail temporaire, qui représente les services de l’emploi, Boris Eicher explique le travail temporaire

Les collaborateurs temporaires n’ont pas de relation contractuelle avec l’entreprise pour laquelle ils travaillent mais sont salariés par les agences de travail intérimaire. Les revenus de celles-ci proviennent des entreprises qui recourent à leurs services. Questions à Boris Eicher, responsable chez Swissstaffing, organisme faîtier de la branche.

Le Temps: Le travail temporaire est-il appelé à se développer?

Boris Eicher: Oui, nous avons observé son augmentation continuelle ces dix dernières années et nous sommes optimistes pour l’avenir. L’évolution du travail temporaire est directement liée à l’économie globale. Il en est le miroir, il concerne tous les secteurs, en particulier les services, l’industrie et la construction.

- Mais le travail temporaire précarise le travail fixe…

- Nous contestons fermement cette idée. Le monde du travail est toujours plus flexible et les travailleurs eux-mêmes recherchent cette souplesse. Les bailleurs de services permettent de répondre rapidement aux besoins des entreprises. Les agences sont contraintes de respecter des standards minimum quant aux salaires et au temps de travail. Selon une étude menée en 2014, la moitié des travailleurs temporaires ont trouvé un travail fixe dans les douze mois suivant une mission temporaire. On peut donc envisager cette forme de travail comme une passerelle vers le travail fixe. (Propos recueillis par A.-M. D.)