Energie nucléaire

«Remplacer le nucléaire par de l’électricité importée serait hypocrite»

La conseillère fédérale Doris Leuthard milite pour le rejet de l’initiative «Sortir du nucléaire» et plaide pour un remplacement échelonné des réacteurs suisses par des énergies renouvelables indigènes

Le 27 novembre, le peuple suisse dira s’il veut débrancher toutes les centrales nucléaires du pays d’ici à 2029. Doris Leuthard, favorable au remplacement progressif de cette énergie, combat l’initiative. Ce samedi, son parti, le PDC, adopte sa recommandation de vote. Même s’il est divisé, il s’alignera vraisemblablement sur sa conseillère fédérale.

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– Le Temps: La production de courant nucléaire n’étant plus rentable, pourquoi est-ce problématique d’arrêter les trois vieilles centrales en 2017 et les deux autres d’ici à 2024 et 2029?

– Doris Leuthard: Cela poserait plusieurs problèmes. La décision d’arrêter une centrale nucléaire ne doit pas être politique; elle doit être prise par son propriétaire pour des motifs économiques ou décidée pour des raisons de sécurité. L’acceptation de l’initiative changerait les règles du jeu et nous risquons d’être confrontés à des demandes de dédommagement de la part des exploitants. Ce n’est pas dans l’intérêt des contribuables.

De plus, l’arrêt de trois réacteurs dans un délai d’une année nous obligerait à importer du courant, car nous n’avons pas encore assez de production d’énergies renouvelables pour compenser celle de courant nucléaire issu de Beznau I et II et de Mühleberg.

– La situation du marché est telle que l’exploitation des centrales n’est pas rentable. Comment cela peut-il justifier un dédommagement?

– Tous les juristes s’accordent pour dire qu’un changement des règles du jeu débouchera sur une demande en dédommagement pour les investissements qui ne pourront plus être amortis. Axpo a investi encore récemment 500 millions supplémentaires à Beznau pour la sécurité. J’ajoute ceci: si on oblige les propriétaires à tout arrêter prématurément, ils n’encaisseront plus de recettes pour financer, ne serait-ce qu’en partie, les coûts de démantèlement, auxquels ils n’échapperont pas.

– Beznau I est le plus vieux réacteur nucléaire en activité dans le monde. La Suisse est-elle fière de ce record?

– Si la Suisse détient ce record, c’est parce qu’elle a fixé ses propres règles: contrairement à d’autres pays qui ont dès le départ défini une durée d’exploitation maximale, la Suisse a opté pour une autorisation illimitée pour autant que la sécurité soit assurée. Cela contraint les exploitants à des investissements réguliers. Ainsi, Beznau I ne peut pas être comparé avec le Beznau I de 1969. Depuis, l’exploitant a beaucoup investi dans l’amélioration de la sécurité. Laquelle passe avant tout.

– Mais ce réacteur est à l’arrêt depuis dix-huit mois. Cela ne prouve-t-il pas sa fragilité?

– Cela démontre que l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN) fait bien son travail. La question que les exploitants doivent se poser est la suivante: vaut-il encore la peine d’investir dans la sécurité au-delà d’un certain âge? Les connaissances et la technique ont évolué. En conséquence, les exigences en matière de sécurité sont plus élevées.

– Pensez-vous sincèrement que Beznau I va pouvoir redémarrer?

– Ce que je pense n’est pas important. C’est aux experts de dire si les exigences légales sont remplies et aux propriétaires de dire si le jeu en vaut la chandelle. Les BKW ont tranché pour Mühleberg.

– Lors des débats parlementaires sur la Stratégie énergétique 2050, on avait évoqué l’idée de fixer une limite maximale d’exploitation de 60 ans. Le parlement n’en a pas voulu. Le regrettez-vous?

– Non, parce qu’un délai maximal de 60 ans serait aussi une décision politique ouvrant la porte à des demandes de dédommagements. Mais nous voulons régler la question du concept d’exploitation à long terme au-delà de 40 ans dans une ordonnance. Le critère déterminant sera toujours la sécurité plutôt que l’âge. Prenez l’exemple du barrage de la Grande-Dixence: il a plus de 50 ans, mais il reste sûr car il est surveillé et très bien entretenu.

– Le comité d’initiative affirme que les centrales suisses ne pourraient résister à un accident d’avion. N’ont-ils pas raison?

– L’IFSN a intégré les risques d’accident d’avion ou d’acte terroriste dans ses évaluations. Elle est d’ailleurs en train d’actualiser l’étude réalisée après les attentats du 11 septembre.

– On va vivre un deuxième hiver consécutif alors que deux réacteurs sont en arrêt prolongé et l’on doute qu’un black-out se produise. N’est-ce pas la preuve qu’on peut s’en passer?

– J’espère qu’il n’y aura pas de black-out. La société nationale du réseau Swissgrid fait du très bon travail pour prévenir tout risque d’instabilité. Nous devrons importer davantage de courant à un moment où la France et la Belgique doivent aussi se passer de certains réacteurs. Si, dans une année, nous devons retirer trois centrales du réseau, nous devrons importer bien davantage d’électricité. Cela équivaudra à l’alimentation de 1,6 million de ménages. C’est un très gros défi pour notre réseau et une augmentation du risque.

– Le comité d’initiative affirme que, si l’on additionne les projets réalisés, ceux qui ont reçu une promesse de subvention et les investissements faits à l’étranger, les énergies renouvelables peuvent compenser la production de Beznau I et II et de Mühleberg. Contestez-vous ces estimations?

– Absolument. Ce qui est produit à l’étranger sert en général à alimenter les clients locaux. Il ne faut se faire aucune illusion: en Suisse, on ne sera pas prêt dans un délai aussi court à produire assez d’électricité d’origine renouvelable et à l’acheminer dans le réseau.

Il faut d’ailleurs préciser que la Stratégie énergétique 2050, qui permettra de développer les énergies vertes et de débloquer la liste des projets en attente de subvention, entrera en vigueur après 2017. Je le répète: en cas de oui le 27 novembre, nous n’échapperons pas aux importations. Et qu’allons-nous importer? De l’énergie produite par du charbon allemand et du nucléaire français. C’est de l’hypocrisie.

– L’hydraulique suisse n’offre-t-elle pas un potentiel intéressant pour remplacer le nucléaire?

– Nous avons encore une petite marge de manœuvre, c’est vrai. Mais nous avons besoin de la Stratégie énergétique 2050 pour cela, car les barrages connaissent les mêmes difficultés: ils produisent plus cher qu’ils ne peuvent vendre l’énergie produite. La Stratégie énergétique 2050 prévoit des aides ciblées.

– Un oui le 27 novembre ne délivrerait-il pas un message clair: le nucléaire a moins de quinze ans à vivre et les investissements doivent se concentrer sur les énergies vertes?

– Je ne le pense pas. Notre approche est raisonnable. Pour le Conseil fédéral, il vaut mieux sortir du nucléaire au rythme du déploiement des énergies renouvelables indigènes.

– Après l’accident de Fukushima, vous étiez la ministre de la sortie du nucléaire. Cinq ans après, l’êtes-vous encore? Les milieux antinucléaires vous reprochent de tergiverser et de jouer la montre.

– Ils oublient que, avant Fukushima, j’avais sur mon bureau trois demandes pour de nouvelles centrales nucléaires en Suisse. Or, la Stratégie énergétique 2050 dit clairement qu’aucune autorisation de construction ne sera plus accordée. Ces trois demandes viennent d’ailleurs d’être retirées. Je n’ai jamais changé d’opinion. Mon objectif est le même que celui de l’initiative, mais je propose un calendrier plus réaliste et moins coûteux.

– Vous êtes allée voir le journal La Presse à Montréal, qui est désormais entièrement numérique et n’est plus imprimé. Quelles constatations avez-vous faites?

– J’ai pu constater que l’effectif des journalistes avait augmenté. Ils sont désormais 250. Leur travail de base de recherche de l’information n’a pas changé, en revanche leur horaire de travail n’est plus le même. Ils commencent la journée plus tard.

La Presse sur tablette numérique permet de recourir aux vidéos, aux contenus interactifs. Elle a davantage de lecteurs et est gratuite. Elle est à 100% financée par la publicité. C’est un modèle intéressant, qui prend acte du fait que les jeunes lecteurs ne sont plus prêts à payer pour un abonnement.

– Ce modèle vous paraît-il transposable en Suisse?

– Les éditeurs suisses considèrent que l’abonnement reste la référence, y compris pour les versions numériques. Je pense qu’il faudra aussi mener la discussion de l’avenir de l’abonnement en Suisse. L’éditeur de La Presse a beaucoup investi pour étudier le comportement des lecteurs. Il a constaté qu’ils restaient plus longtemps sur un article qu’avant et que c’était attractif pour les annonceurs.

Je reste personnellement attachée au papier et sceptique face aux publications gratuites, mais ce que j’ai vu à Montréal fonctionne et je dois avouer que les lecteurs plus jeunes ont d’autres habitudes.

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