Des renards sans gêne prennent racine au village

Neuchâtel Une famille de goupils s’est installée dans une vieille ferme de Chézard

Leur présence suscite un mélange d’amusement et d’exaspération. Reportage

D’ordinaire, on voit juste son pelage roux filer furtivement à la tombée de la nuit. A Chézard, dans le Val-de-Ruz, le renard prend ses aises. Dans un quartier résidentiel du village situé entre forêt et zone agricole, plusieurs individus se comportent comme des animaux semi-domestiques. Une attitude inattendue qui suscite un mélange d’amusement, d’énervement et parfois de peur.

La proximité entre l’homme et le renard n’est pas une spécificité locale: depuis le milieu des années 1980, leurs habitats respectifs se surexposent de plus en plus, même en ville. A Chézard, ce qui frappe, c’est leur attitude confiante, presque arrogante. «Il y a 25 ans, un renard avait mangé le lapin de ma fille qui était dans un enclos devant la maison, se souvient Martin Vermot, un des anciens du quartier. On en a toujours eu, ici. Mais on les voyait beaucoup moins. Depuis l’an dernier, ils sont plus nombreux.»

Prof de maths et de physique, Martin Vermot sait compter. Pendant l’été 2014, en pleine journée, il a vu pas moins de sept renards, dont plusieurs petits, jouer juste à côté de chez lui sans se soucier de sa présence. «C’est sans doute une famille, estime-t-il. Les autres fois que je les ai vus, ils étaient moins nombreux. Ils ne sont pas farouches. Vous pouvez courir dans leur direction en gesticulant, ils ne bougent pas.» Un voisin, Marc-Antoine Jeanneret, a photographié trois goupils dans son jardin alors qu’il mangeait le repas du soir en famille. «Il y avait deux petits avec leur mère. Ils étaient couchés à 4 à 5 mètres de la table. Je me suis levé pour les chasser. Ils n’ont pas reculé. Ils restaient là à nous regarder avec curiosité.»

Dans le quartier, les renards sont devenus un sujet de discussion prisé. Tout le monde a une anecdote à raconter. Certains ont dû changer leur boîte à compost, qu’ils retrouvaient retournée tous les matins. D’autres sont tombés sur des ossements de poule juste devant leur porte, vestiges d’un gueuleton nocturne. Sans parler des trous dans les jardins – fruits de la chasse aux campagnols – et des déchets en tous genres répandus par des renardeaux joueurs.

Tous racontent avoir pris leurs précautions pendant la belle saison: chaussures, gants de jardinage et jouets rangés chaque soir, surveillance rapprochée de la viande lors des grillades et nettoyage à grande eau des fruits et légumes cultivés dans les potagers par peur de l’échinococcose – leurs déjections peuvent être vecteurs de la maladie. Une seule fois, un renard a montré un signe d’agressivité. «Il y en a un qui a montré les dents, rien de grave», raconte Marc-Antoine Jeanneret. Les parents de petits enfants sont les plus inquiets. Il y a quelques années, un gamin du quartier avait été mordu par un renard à l’intérieur même de sa maison. Un souvenir qui suscite des craintes.

Garde-faune responsable des régions Val-de-Ruz et Val-de-Travers, Jean-Pierre Flück est au courant du cas de Chézard – plusieurs personnes l’ont appelé pour lui poser des questions. «Des renards, il y en a probablement dans tous les villages de la région, pondère-t-il. Mais ils se montrent plus discrets. S’ils sont aussi entreprenants, c’est sans doute que quelqu’un les nourrit. C’est ce qu’il ne faut surtout pas faire. Sinon, ils s’habituent et ils reviennent.»

Le spécialiste souligne un autre paramètre particulier à Chézard. La présence au cœur du village d’une vieille ferme abandonnée. Un gîte idéal pour des animaux opportunistes qui adorent s’installer au sec dans des cabanes de jardin et des vieilles remises. «Je suis allé voir, c’est un vrai home à renards. Il y en avait au moins sept ou huit. Il faudrait assainir les lieux, mais le propriétaire ne veut rien entreprendre. Que voulez-vous que je fasse?»

Jean-Pierre Flück précise qu’il n’intervient qu’en cas de morsure ou de maladie, comme la gale. «Dans ces cas uniquement, on peut tirer un renard. Sinon, on intervient un minimum. Pour nous, la situation est extrêmement délicate. Certains nous reprochent de ne rien faire. Si on abat un renard, on est immédiatement traité de bourreau d’animaux.»

Avec la neige, les renards sont devenus plus discrets. Un seul individu se promène encore régulièrement dans le quartier. Propriétaire d’un garage automobile, John Schürch lui a donné un nom: «On l’appelle Félix. Il vient souvent nous dire bonjour. Grâce à lui, il n’y a plus de fouines. On l’aime bien.»

«S’ils sont aussi entreprenants, c’est sans doute que quelqu’un les nourrit»