Genève

Quand les renards musardent en ville

Ces animaux ont fait leur apparition dans certains quartiers de Genève. A cause des travaux du CEVA, qui les dérangent, et des poubelles accessibles. Enquête safari

Quartier de Florissant, des cris dans la nuit. Stridents, lugubres. Et ainsi les nuits suivantes, à couper le sommeil. Pour en connaître l’origine, une habitante appelle la police qui cherchera à localiser l’animal responsable du vacarme – chou blanc; ameute les pompiers – ce n’est pas leur affaire; sonne le garde faune – c’est la bonne adresse. Ce sont des renards, des renardeaux plus probablement, jouant dans un garage, peut-être? Mais le constat n’est pas suivi d’action, les goupils sont intouchables et l’habitante renvoyée à ses insomnies. «Le renard en sait long, mais plus long celui qui l’attrape» (Miguel de Cervantes).

Quartier de Champel, entre chien et loup. Un renard déboule d’un chemin pour disparaître dans les cours intérieures de belles demeures, selon un parcours bien établi. «Demain matin, on trouvera les poubelles éventrées.» Son poursuivant n’est pas un délateur, non, tout au contraire: «Je sais que c’est lui, mais je ne dénoncerai pas son tracé, car je ne lui veux aucun mal». Nous tairons donc la route du maraud, par égard pour son observateur qui, de son balcon, médite le Petit Prince: «Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre.»

Route de Saint-Julien, à la brune. Cet animal-là ne craint rien, qui arrive du quartier des Palettes, pas même le long ruban des phares d’autos. Il traverse la bruyante rue et disparaît derrière un commerce de cycles pour regagner les champs. «J’y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé» (Antoine de Saint-Exupéry encore).

Davantage de gens appellent le garde faune

Ces tableaux ne sont point des fables urbaines, mais des témoignages dignes de crédit. Comme le confirme Alain Rauss, chef des gardes genevois de l’environnement: «Les renards sont plus visibles qu’avant dans certains quartiers. Mais il n’y a pas de problème de surpopulation pour autant, même si nous ne pouvons pas effectuer de recensement en ville comme nous le faisons à la campagne.» Tout au plus enregistre-t-il davantage de sollicitations de gens peu habitués à apercevoir des renards depuis leur balcon et qui veulent être rassurés. «Nous ne sommes pas alarmés mais nous restons attentifs», ajoute le spécialiste.

Qu’est-ce donc qui encourage le canidé à quitter les champs pour rôder en ville? D’abord, la construction du CEVA: «Depuis le début des travaux, nous avons constaté plus d’appels pour des observations de renards le long de cette ligne, explique Alain Rauss. Ils ont sans doute été perturbés. Ce qui explique qu’on les trouve à Florissant et pas au Molard.» Ensuite, les sacs-poubelles en plastique, véritables take-away pour roublards futés. Car Maître renard, par l’odeur alléché, est toujours aussi opportuniste qu’aux temps anciens du poète moraliste. «Il profite des négligences humaines, note le chef des gardes de l’environnement, et l’offre alimentaire est surabondante en ville.»

Les goupils sortent des livres d’enfants

L’administrateur d’un immeuble de Florissant en sait quelque chose. «La Ville n’a pas compris que si on ne veut pas d’animaux sauvages, il faut éviter de les attirer! Elle a déjà fait le coup en plantant des arbres résineux qui abritent des chenilles processionnaires, et maintenant les poubelles sont faciles d’accès.» Pour autant, cette dernière invite n’est pas pour lui déplaire. L’homme a passé de beaux moments ces jours derniers à observer une femelle et ses quatre petits jouer sur la toiture d’un garage. Au point qu’il a identifié chez elle une légère claudication – sûrement un accident de la route, imagine-t-il. Et de saluer le fait que les enfants puissent désormais rencontrer des goupils ailleurs que dans leurs livres imagés. «Mais il ne faudrait pas qu’ils soient malades», ajoute-t-il.

Porteurs de la gale et des tiques

Justement. Si les renards ne sont plus enragés, ils portent d’autres affections transmissibles. La gale d’abord qui, si elle les tue, se traite bien chez les chiens et disparaît d’elle-même chez l’homme. Plus grave, les maladies transmises par les tiques, borréliose et encéphalite. «Le renard est un transporteur de ces parasites, il va donc les ramener en ville où elles pourront pulluler dans certains buissons, mais pas dans des proportions alarmantes», explique Michel Rérat, vétérinaire cantonal. Enfin, un vilain parasite du foie qui répond au doux nom d’échinococcose. Mais le dernier cas signalé à Genève chez un chien date de 2001, on peut souffler.

Le mot de la fin à l’observateur privilégié de Florissant: «Je préfère les renards aux corbeaux qui occasionnent des dégâts aux toitures!» A Jean de la Fontaine, notre souvenir ému.

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