C'est tout sauf le moment approprié pour rencontrer le dalaï-lama. Ainsi en a décidé le Conseil fédéral. Le chef religieux tibétain sera les 7, 8 et 9 août en Suisse pour participer aux Fêtes de Genève dont l'hôte d'honneur est cette année le Tibet. Profitant de l'occasion, des représentants du Prix Nobel de la paix à Genève avaient proposé une rencontre avec la présidente de la Confédération, Ruth Dreifuss. Celle-ci y a d'abord songé avant de finalement y renoncer. Après l'incident de la place Fédérale du 25 mars dernier – qui avait vu le président chinois Jiang Zemin piquer une colère pour avoir été obligé d'affronter des manifestants de la cause tibétaine d'un peu trop près –, la priorité est à la reconstruction d'un climat de confiance entre les deux pays.

Au Département fédéral de l'intérieur (DFI), que dirige Ruth Dreifuss, on précise qu'une telle rencontre n'était pas indiquée car elle aurait donné une trop grande importance, en termes politiques, au dalaï-lama. Il est en effet très rare que ce dernier rencontre des chefs d'Etat. On rappelle par ailleurs que la position de la Suisse concernant la reconnaissance de la souveraineté de la Chine sur le Tibet est très claire.

Ruth Dreifuss se désistant, s'est alors posée la question de savoir si le nouveau chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), Joseph Deiss, ferait un geste, sachant que la politique extérieure de la Suisse met l'accent sur la promotion des droits de l'homme. Contrairement à ses prédécesseurs – René Felber en 1991 et Flavio Cotti en 1995 –, lui aussi a préféré y renoncer. L'ambassadeur de Chine à Berne, Zhou Zizhong, s'en était inquiété lors d'une rencontre peu après la prise de fonction du nouveau responsable du DFAE.

De source diplomatique, on explique que le dalaï-lama vient régulièrement en Suisse. «Ce n'est pas une nécessité absolue de le rencontrer officiellement à chaque fois. On verra dans le futur.» La porte-parole du département, Yasmine Chatila, précise encore que le chef spirituel devrait toutefois être reçu par un haut fonctionnaire comme cela s'est déjà produit par le passé. Lors de ce déplacement à Berne, le dalaï-lama sera également accueilli par des membres d'un important groupe de parlementaires qui soutient la cause tibétaine. Leur présidente, l'élue écologiste Ruth Gonseth, a toutefois regretté hier le manque de dialogue avec le chef du DFAE.

La Suisse a-t-elle cédé aux pressions chinoises? «Dans tous les pays où le dalaï-lama se rend, les représentations chinoises protestent», explique-t-on au DFI. Il n'y a donc rien de particulier dans le cas suisse. Il n'empêche que l'Allemagne a fait preuve d'un peu plus d'audace, le mois dernier, lorsque son ministre des Affaires étrangères, Joshka Fischer, s'est longuement entretenu avec le représentant tibétain.

Entretenant traditionnellement de très bonnes relations avec la Chine populaire, la Suisse doit toutefois se montrer aujourd'hui très prudente. Jiang Zemin n'a-t-il pas déclaré au Conseil fédéral qu'il risquait de perdre un ami? Et depuis le mois de mars, les relations restent tendues. La Mission chinoise auprès des Nations unies à Genève demande toujours que soient condamnés quatre manifestants pro-tibétains qui avaient violé son territoire au même moment.

Pour rétablir la confiance, on fait profil bas à Berne pour ne pas fâcher davantage les Chinois. Surtout avant la visite du chef de l'économie Pascal Couchepin à Pékin, agendée pour l'automne prochain. Ne s'agit-il dès lors que de défendre des intérêts économiques en Chine au détriment de la cause des Tibétains? Peut-être pas tout à fait. Au DFI, on évoque également une reprise du dialogue sur les droits de l'homme plus rapide que prévu avec Pékin. On parle à nouveau de la libération de prisonniers politiques. Eventualité qui serait réduite à néant en cas de rencontre officielle avec le dalaï-lama.