Attablé à la terrasse d’un restaurant italien de la Rotwandstrasse, dans le populaire Kreis 4 à Zurich, Joe tient à le dire: «C’est de la merde absolue!» Chaque jour, il conduit dix minutes depuis le quartier voisin de Wiedikon, où se trouve son bureau, pour manger dans ce «Beiz» (bistrot) où il a ses habitudes. Ce qui met dans cet état ce patron d’une petite entreprise de gestion de fortune? Il doit désormais tourner en rond pour se parquer avant de pouvoir rejoindre ses amis pour la pause de midi.

Car la ville a décidé, dans un projet estival temporaire, de fermer la Rotwandstrasse au trafic. Il montre la rue vide: «Qui l’utilise?» Dans un dialecte teinté d’accent italien, son ami renchérit: «En Italie, ce serait déjà plein de monde et de musique. Mais ici, on est à Zurich, cela ne peut pas fonctionner!» peste le commerçant de vêtements.

Jusqu’au 20 août, trois rues, dans trois quartiers différents, restent fermées au trafic motorisé. Sur les places de parking vides, on a installé du mobilier urbain, des bandes de sable pour jouer à la pétanque, ou dessiné des échiquiers géants au sol. Dès le départ, ce projet appelé «Brings uf d’Strass!» («Descendez dans la rue!»), mené par le municipal de la gauche alternative Richard Wolff, a fait des vagues: face aux protestations des riverains redoutant les nuisances sonores dans ce quartier festif, les autorités ont réduit l’étendue de leur expérience de cinq à trois rues. Même la contrôleuse du stationnement se montre sceptique: «Quand ce sera terminé, comment dirons-nous aux enfants qu’ils ne peuvent plus jouer sur la route?»

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Mais la ville, qui évaluera l’impact de ce test à la rentrée, reste convaincue d’avoir trouvé là une réponse aux besoins de la population en proposant ainsi des lieux de détente et de rencontre, dans un espace urbain toujours plus dense. Monsieur Duong, lui, approuve sans hésitation: «Sans voitures, il y a plus de monde. Les habitants apprécient, ils restent plus longtemps. Ou ils viennent plus souvent prendre des bières à l’emporter.» Après trois vagues de Covid-19 et une moitié d’été pourri, ce patron du petit restaurant vietnamien de la Rotwandstrasse ne refuse pas ce coup de pouce inespéré: il estime à 10% la hausse de fréquentation, depuis que la rue est fermée au trafic individuel motorisé.

De la pénurie de pétrole à la défense du climat

Du moins, quand il fait beau. Car les averses de cet été n’invitent pas à se prélasser dans la rue. Mais Natalia, trentenaire vivant dans le quartier, sortie promener son chien, l’assure: le soir, lorsque le temps le permet, les habitants viennent jouer aux échecs. Les enfants dessinent par terre à la craie. La preuve: les restes d’esquisses au sol. Tandis qu’elle parle, un livreur au volant d’une fourgonnette s’arrête, sort du véhicule, écarte la barrière en métal bloquant la rue et redémarre en trombe.

Ceux qui l’ont vécu s’en souviennent sans doute encore. En 1973, en pleine crise pétrolière, face au contingentement, le Conseil fédéral avait décrété des dimanches sans voitures: trois journées durant lesquelles il était interdit de circuler en véhicule à moteur sur l’ensemble du territoire. Les photos noir et blanc montrent des jeunes hilares pique-niquant sur l’autoroute, des promeneurs en calèche ou patins à roulettes, ou encore des enfants jouant au milieu d’une chaussée devenue soudain inoffensive.

Puis l’idée de rendre la rue aux piétons a ressurgi sur le plan national, en vain. En 1978, une initiative populaire réclamant «douze dimanches par année sans véhicules à moteur ni avion» est rejetée par 63,7% de citoyens suisses. En mai 2003, l’initiative dite «des dimanches» qui proposait quatre journées par an sans voitures échouait elle aussi dans les urnes. Idée reprise dans une motion du conseiller national socialiste Cédric Wermuth en 2019, sans davantage de succès.

Une volonté dans les villes

Toutefois, le vent pourrait tourner à l’échelle des villes, où, à l’image de Zurich, d’autres initiatives pour fermer des rues au trafic motorisé se multiplient. Winterthour, le 19 septembre prochain, rendra sa très fréquentée Technikumstrasse piétonne. Il s’agit d’une première étape «test», pour répondre à une motion déposée par une élue du Parti évangélique, soutenue par la gauche et approuvée par la municipalité en janvier.

L’occasion pour la nouvelle conseillère municipale vert’libérale Katrin Cometta, cheffe du Département de la sécurité et de l’environnement, de se profiler sur le thème de l’environnement sans prendre trop de risques. Le projet initial a été revu à la baisse: plutôt que la ville en entier, à terme, plusieurs rues devraient être fermées aux voitures (avec des exceptions pour les véhicules de la police ou des secours).

Au printemps, le parlement communal de Schaffhouse a accepté un postulat donnant pour mandat à la municipalité de réaliser plusieurs dimanches sans voitures par année. Là aussi, les autorités devraient commencer par des tests dans des quartiers. Une démarche que Berne connaît depuis plusieurs années déjà: durant les week-ends d’été, la capitale rend certaines rues exclusivement piétonnes pour y laisser place à des concerts ou autres événements. D’autres communes l’ont fait de manière ponctuelle, comme les «Journées sans ma voiture» à Genève.

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Une autre expérience de la route

Alors qu’il y a cinquante ans, les dimanches sans voitures étaient motivés par les craintes d’une pénurie d’essence, aujourd’hui ce sont les considérations environnementales qui animent ces projets. Ainsi à Bâle, au début de l’année, le mouvement «grève pour le climat» proposait d’instaurer un jour sans voiture par mois. Le secteur des transports, en particulier le trafic individuel motorisé, représente 40% des émissions de CO2 du pays.

S’ils admettent que ce type de mesures a un impact limité sur les émissions polluantes, les partisans des journées ou des rues sans voitures sont convaincus qu’elles contribuent à rendre la population plus sensible à la mobilité douce. Ou du moins qu’elles améliorent la qualité de vie en ville. Ainsi une proposition qui devrait être débattue à la rentrée par le parlement cantonal de Bâle-Ville suggère de libérer plusieurs rues du centre-ville des voitures durant l’été, pour que les enfants aient davantage de place de jeu à l’extérieur.

Stéphanie Penher, responsable de la politique des transports à l’ATE (Association transports et environnement), a contribué à organiser des espaces sans trafic motorisé à Berne lorsqu’elle siégeait pour les Vert·e·s au parlement: «Ce type de démarche permet d’améliorer les émissions sonores ainsi que la qualité de l’air localement. D’ailleurs, Milan décrète des dimanches sans voitures précisément pour réduire la pollution atmosphérique. En Suisse, il s’agit surtout d’apporter une expérience différente de la route et de lancer des discussions sur la réduction du trafic en ville. A Berne, par exemple, nous l’avons fait dans des quartiers où l’on envisageait de créer une zone 30 km/h.»