Le «show» de Christoph Blocher, lundi à Bienne, n'a pas vraiment été du goût des autres conseillers fédéraux. Se présentant devant les journalistes pour faire le bilan de sa première année au Conseil fédéral, Christoph Blocher s'est, comme à son habitude, laissé aller à quelques libertés. Il s'est permis de prendre position sur des chantiers en cours dans d'autres départements que le sien, a notamment remis en question l'assurance maladie obligatoire et le financement de l'AVS, en se démarquant de l'avis du collège.

C'est donc sans surprise que mercredi, lors de la dernière séance du Conseil fédéral de l'année, les regards fortement désapprobateurs de ses collègues se sont posés sur lui. Quelques heures après, Joseph Deiss a souligné devant les médias que le Conseil fédéral, soucieux de respecter les règles de la collégialité, était d'avis que certaines déclarations du ministre UDC «menaçaient ce principe». Il le lui a fait savoir. Dans une «atmosphère très sereine», a prudemment glissé Joseph Deiss, alors qu'il esquissait le bilan de son année présidentielle. Le Fribourgeois n'est pas du genre à remuer le bâton dans la fourmilière.

Le personnel fédéral indigné

La fourmilière est pourtant déjà bien agitée. Les propos tenus par Christoph Blocher sur les dysfonctionnements de l'administration fédérale (il l'estime notamment surdotée) ont profondément offensé l'Association du personnel de la Confédération (APC). Dans un communiqué diffusé mercredi, elle qualifie les déclarations du ministre UDC de totalement déplacées. Et se demande pourquoi aucun des six autres Sages n'a ouvertement protesté. Joseph Deiss, puis Samuel Schmid, l'ont fait dans l'après-midi, en réitérant leur confiance au personnel fédéral. Quant à Christoph Blocher, il aurait «regretté que ses griefs aient été surinterprétés». Il assure par ailleurs ne pas avoir porté atteinte à la collégialité.

Le ministre UDC n'en est pas à son premier coup de griffe et à sa première entorse à la collégialité. Il s'est plusieurs fois fait rappeler à l'ordre. Mais, comme saint Sébastien, il donne l'impression d'attendre les flèches qui le visent, le sourire en plus. Une attitude qui désarçonne les archers de circonstance: ils peinent à trouver la flèche qui puisse calmer leur cible. Le 20 octobre, Joseph Deiss avait déjà un peu élevé la voix, en demandant à ses collègues de «mettre un terme à des semaines de discussions» à propos de la collégialité et des tâches du Conseil fédéral. Mais pas de manière aussi ciblée que ce mercredi, où le thème a tout de même occupé nos ministres pendant 45 minutes. En octobre, Christoph Blocher et Pascal Couchepin étaient au centre de la polémique. Le premier en raison de son attitude à l'égard des naturalisations facilitées: il n'a pas jugé nécessaire de faire de commentaire le 26 septembre, jour du rejet des deux objets. Son manque de (bonne) volonté à défendre l'accord de Schengen, qui concerne son département, lui a également valu quelques inimitiés.

Quant à Pascal Couchepin, il s'était distingué en taxant, dans une interview, Christoph Blocher de «danger pour la démocratie». Le ministre UDC lui a aussitôt donné la réplique, par voie de presse également. Dans la foulée, d'autres conseillers fédéraux ont critiqué Christoph Blocher. Joseph Deiss a alors jugé urgent d'actionner la sonnerie pour signaler la fin de la récréation et rappeler ses brebis à l'ordre. Il avait toutefois déclaré que le Conseil fédéral était prêt à étudier, «de manière approfondie», certaines questions fondamentales soulevées par le système politique suisse, comme les liens entre les membres du collège et le parti auquel ils appartiennent.

Joseph Deiss a aussi dû donner de la voix le 25 août pour faire comprendre à Christoph Blocher qu'il était de son devoir de défendre les dossiers du Conseil fédéral. Sur ce plan-là, le ministre UDC n'est pas le premier «dissident»: en 1977, Kurt Furgler s'était officiellement démis du dossier sur l'avortement pour des raisons éthiques. En 1994, Ruth Dreifuss s'était, elle, fait critiquer par ses pairs pour s'être opposée, dans une lettre ouverte, à l'augmentation de l'âge de la retraite des femmes à 64 ans prévue dans la 10e révision de l'AVS. Il s'agit d'actes isolés. Christoph Blocher, lui, prend des airs de dissident multirécidiviste.

Mercredi, Joseph Deiss n'a pas manqué de souligner qu'en cette année présidentielle, la situation n'avait pas toujours été très facile pour lui. Par respect pour la collégialité, il a dû le plus possible s'abstenir de critiquer ouvertement ses collègues, «mais en même temps on me critiquait en m'accusant de ne rien faire». Une phrase qui démontre bien à quel point la question de la marge de manœuvre des conseillers fédéraux vis-à-vis de la collégialité mérite d'être approfondie. Hier soir, l'ensemble du Conseil fédéral est allé fêter Noël en terres fribourgeoises. La bûche aura peut-être su compenser les poussées d'adrénaline du matin.