Le cœur a paraît-il ses raisons. Mais il a aussi, si l’on en croit le chirurgien René Prêtre, sa personnalité, ses yeux, il se laisse apprivoiser comme un animal. Ainsi parlait, sur la Radio Suisse romande, celui que le grand public suisse a élu, samedi soir à Zurich, «Suisse de l’année». Un chirurgien spécialiste du cœur, donc, plus connu dans une Suisse alémanique qui cultive le goût des stars «made in Switzerland» qu’en Suisse romande. René Prêtre a par exemple été classé récemment parmi les 100 personnalités helvétiques qui comptent par l’hebdomadaire populaire «Schweizer Illustrierte». Samedi soir, au cours de l’émission Swiss Awards et grâce au vote des téléspectateurs des 3 régions linguistiques, il l’a emporté largement devant ses concurrents en récoltant près de 25% des voix. L’an passé, c’est Eveline Widmer-Schlumpf qui avait été couronnée à cette même place.

René Prêtre est né en 1957 à Boncourt, fils de paysan d’une famille de 7 enfants. Son cursus l’a mené à Genève, puis à New York et Paris, notamment. Il est aujourd’hui le chef du Département de cardiologie enfantine au Kinderspital de Zurich. Sa brève biographie Wikipédia indique qu’il a entamé une carrière «presque ordinaire». Qu’est-ce que cela veut dire, une carrière ordinaire? Ecoutons-le: «On ne sait pas tout de suite si on va faire un bon chirurgien, si les mains vont suivre ou pas, des médecins passionnés doivent parfois abandonner leur carrière. De plus, on attaque un cœur après plusieurs années seulement, après trois ans de chirurgie généraliste.»

Les mains ont suivi. Aujourd’hui considéré comme une sommité dans son domaine, Prêtre s’est également retrouvé médiatisé dès 1999. A rebours de la doctrine d’alors, le praticien dénonce l’utilisation du laser en chirurgie du cœur. Il l’écrit dans un éditorial de la revue de référence «Lancet», ce qui donne du retentissement à son avis. L’avenir lui donnera raison. En 2005, l’homme et son équipe sauvent une petite fille de 4 ans alors en arrêt cardiaque en implantant un cœur artificiel qui sauve la vie de l’enfant avant une transplantation effectuée plusieurs semaines plus tard.

Le médecin aux 300 opérations par an – principalement des enfants – a pris récemment le micro pour louer le système de santé suisse mais aussi pour s’alarmer de la dégradation de la situation hospitalière et de soins, et en appeler à des décisions drastiques.

A noter que le «lauréat» n’était pas présent physiquement samedi à Zurich, pour recevoir son prix. Prêtre se trouve actuellement en mission à Maputo où il soigne des enfants mozambicains. Outre son activité de médecin-chef, le Jurassien travaille comme chirurgien pour plusieurs fondations, dont sa propre organisation «Le petit cœur». Contacté en duplex samedi soir, il s’est montré ému par cette reconnaissance. «Beaucoup d’autres Suisses travaillent de façon très sérieuse et auraient autant mérité cette distinction», a-t-il déclaré, ajoutant se considérer comme «un soldat inconnu» au milieu de beaucoup d’autres.

Elire quelqu’un «Suisse de l’année», cela sert-il à quelque chose? Sans doute que oui, si l’on considère que ce genre de palmarès fonctionne comme un thermomètre des aspirations d’une époque. Ainsi, parmi les 8 derniers lauréats, trouvait-on quatre sportifs. Une seule personnalité politique – et encore, Eveline Widmer-Schlumpf a-t-elle certainement dû sa couronne au fait qu’elle était alors une «résistante» en froid avec son parti. Et, surtout, 3 personnalités dotées d’une aura «caritative», trois figures au chevet des autres: René Prêtre, donc, mais aussi le pédiatre Beat Richner connu pour ses actions au Cambodge, ainsi que la travailleuse humanitaire Lotti Latrous.

Comme celui de ses prédécesseurs, le nom de René Prêtre sera gravé dans une pierre sur l’Aellgi-Alp, dans le canton d’Obwald, au centre géographique de la Suisse. Autrement dit au cœur physique du pays.