A Renens, le quartier qui ne veut pas devenir ville

Habitat La densification du quartier de Florissant est contestée

Des résidents refusent d’être «les victimes de la LAT»

Ce sont les aînés qui mènent la résistance. Parce qu’ils ont du temps. Sans doute aussi parce qu’ils sont là depuis le début et qu’ils peuvent témoigner de l’ambition généreuse de leur quartier à ses origines. Willy Grandjean s’est installé à Florissant en 1963, alors qu’il était jeune marié et qu’il allait devenir chef du personnel chez Baumgart­ner Papiers: «C’était en construction, nous avons loué sur plans.» Retraité depuis douze ans, il préside le Groupe d’intérêt de Florissant (GIF), qui lutte contre la densification du quartier. Il est de ceux que la municipalité de Renens, syndique Marianne Huguenin en tête, est loin d’avoir pu convaincre. L’autorité municipale soutient désormais la transformation du quartier, après avoir obtenu des modifications de la part des propriétaires. «La nouvelle version est pire qu’avant», tranche Willy Grandjean.

Il y a cinquante ans, témoigne ce remuant retraité, pas mal de cadres se sont installés dans les étages supérieurs de Florissant. Le quartier a vu le jour dans l’essor lausannois de l’Expo 64. Huit barres de logements de dix étages constituent cet ensemble, avec une école et quelques commerces. Les bâtiments sont disposés en quinconce pour un ensoleillement optimum et séparés par des espaces verts largement calculés. La commune de Renens était fière à l’époque d’accueillir sur son sol cette réalisation importante, dont le standing devait lui amener des contribuables intéressants.

Depuis, la multiculturalité s’est installée à Florissant, qui compte plus de 50% d’étrangers parmi ses 1400 habitants. «Avec l’individualisme ambiant, la vie de quartier n’est plus aussi intense, décrit Willy Grandjean, qui a longtemps été responsable de la soupe à l’oignon lors des fêtes. Mais il y a une ambiance de village, les anciens prennent en charge les nouveaux. Cela reste un des quartiers les plus tranquilles de Renens.»

Surtout, les anciens ont toujours pensé qu’ils vivaient dans un quartier fini. C’est dire si les premiers projets de densification, en 2009, ont d’emblée été mal reçus. L’impulsion pour exploiter l’espace des «pelouses intersticielles» est venue de Patrimonium Invest, l’un des propriétaires de ce quartier qui en compte une bonne quinzaine. Les autres, assurances ou caisses de pension, suivent, à commencer par Migros, qui veut s’agrandir.

Ce qui a suivi constitue déjà un long feuilleton, incluant démarche participative, études universitaires et financement fédéral via un projet pilote sur habitat et cohésion sociale. Après avoir elle-même dénoncé le projet des propriétaires, la municipalité rouge-rose-verte de Renens s’en est mêlée. Les plans qui sont aujourd’hui sur la table affichent une diminution du potentiel visé. D’une densité de 1,3 actuellement, le quartier passerait à 1,5 et non plus à 1,8. Les nouveaux bâtiments sont diminués de deux niveaux, déplacés pour l’un ou l’autre d’entre eux en bordure du périmètre plutôt qu’en pleine pelouse.

De plus, la commune a obtenu, en échange des nouveaux droits de bâtir, la construction d’un bâtiment d’intérêt public pour accueillir un EMS et des appartements protégés.

«C’est un processus assez exemplaire, souligne l’architecte Jean-Daniel Rickli (Esplanade aménagement SA), chargé du projet. Il est clair qu’il y aura du changement, des ombres portées, des vues réduites. Mais le quartier restera de qualité, le tissu restera lâche, on ne sera pas dans une densité de centre-ville.»

Défendue samedi dernier en public et en plein air par la syndique POP, Marianne Huguenin, et la municipale verte Tinetta Maystre, responsable des Constructions, la nouvelle mouture n’avait guère de chances auprès des animateurs du GIF. «Nous défendons la qualité de vie, assure Willy Grandjean, dont le but est de «réduire le projet au minimum, voire à rien.» Il reproche aux autorités d’avoir concédé aux propriétaires une fourchette trop large pour le nombre de nouveaux habitants (entre 250 et 450). «Nous ne voulons pas être les victimes de la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire», plaide-t-il. Cette LAT sur laquelle on vote le 3 mars et qui, pour freiner le mitage du territoire, encourage «le développement de l’urbanisation vers l’intérieur du milieu bâti».

Son camarade Daniel Desponds acquiesce. Bien qu’il demeure en zone pavillonnaire, de l’autre côté de la rue, cet informaticien à la retraite se sent associé au quartier au sens large. Ce coin de Renens a déjà fait parler de lui par le passé. C’est de là qu’est issu, du temps de Bernard Saugy, l’inventeur de la Serpentine, le mouvement politique Arc-en-Ciel, qui en a fait voir de toutes les couleurs à l’establishment local.

Et maintenant? Le GIF, qui revendique 400 membres, envisage la constitution d’un réseau avec les autres mouvements semblables, comme celui de Bussigny, qui a fait tomber la tour. Pour le référendum à Renens, le moment venu, le slogan est tout trouvé: «Si vous laissez faire ça à Florissant, demain ce sera chez vous.» Cinq ou six quartiers de la commune se prêteraient à une telle densification.

Qu’il y ait danger, Marianne Huguenin n’en disconvient pas. La syndique s’exprime en termes mesurés sur le projet, se gardant de maltraiter les résistants. «On ne va pas heurter tout un quartier de front. Mais on est en ville plutôt qu’en banlieue, à proximité des transports publics et je crois à la possibilité de créer du logement tout en maintenant la qualité de vie. Notamment grâce à des parkings souterrains. Mais, pour pouvoir construire dessous, il faut sans doute construire dessus.» Le plan de quartier ne sera pas prêt avant 2014. Elle l’assure: «Il est encore négociable.»

«Si vous laissez faire ça à Florissant, demain ce sera chez vous!»