La place du Marché à Renens, un après-midi de mai. Mercredi dernier. Sous le soleil, sous les arbres, les enfants se balancent, grimpent, crient. Les mamans font causette, assises sur les bancs en pierre, en bois, accrochées à une poussette ou à un tricot. Les hommes fument et transpirent. Des petites tribus, sur des territoires distincts, balisent la géographie de la place. Un véritable bazar de nationalités, de langues, de corps.

Dix-neuf mille habitants peuplent la ville, dont plus de la moitié sont étrangers, provenant de cent pays différents.

Melting-pot harmonieux

La place du Marché se tient à mi-chemin entre une voie à grande vitesse, à l'avenue du 14-Avril, goudronnée à l'époque insouciante du tout à la voiture, et la gare CFF, un temps vouée aux marchandises, maintenant halte primordiale au milieu de l'agglomération de l'Ouest lausannois. Prisonnier de ces deux artères encombrées d'Intercity et de poids lourds, le square semble un îlot d'humanité qui débouche des passages souterrains franchissant le rail et la route.

Humanité dont la commune vante le melting-pot harmonieux, contre la réputation de ville industrielle délocalisée, meurtrie par le chômage et la crise économique. On se souvient de Filtrona, Orange, Veillon, Iril. Contre l'image de cité-dortoir où rien n'arrive, désert culturel à fuir vers Lausanne.

Les gabarits politiques

Désenclaver la place, lui rendre son souffle, c'est s'attaquer au sort de toute la ville, voire de l'agglomération entière, portée aujourd'hui par un développement économique puissant. Voilà pourquoi la municipalité, encouragée par la bonne santé financière de la commune, a décidé de transformer son centre, de concert avec les grands desseins urbanistiques à l'ordre du jour - Plan directeur cantonal, SDOL (Schéma directeur de l'Ouest lausannois) et PALM (Projet d'agglomération Lausanne-Morges) - pensés pour ordonner enfin l'inflation de cabanons, PME, barres d'habitations qui colonisent la région. Ainsi sa place deviendra «cœur de ville».

Des gabarits se dressent au-dessus des toits de la place. Des gabarits «politiques», s'amuse la syndique, Marianne Huguenin. Ils ponctuent les limites encore virtuelles d'un bâtiment à construire sur la place du Marché à refaire, bien avant les obligations légales d'une mise à l'enquête.

Bâtir ensemble

Ils sont là pour faire parler les gens. «Il faudrait les relier avec une ficelle, conseille un passant, comme ça on verrait mieux la taille du cube qu'ils vont construire.» Les gabarits inventent une sorte de démocratie de la pierre. Avatar local de démarche participative, chère à la municipalité, appliquée à la rénovation du centre-ville. Bâtir ensemble au lieu d'imposer. La syndique popiste, conseillère nationale, y croit dur comme fer.

Elle passerait des heures sur les dalles incandescentes à raconter l'histoire du projet. A louer la collaboration exemplaire avec Raymond Léchaire, directeur de Coop Suisse romande, prêt à exploiter une parcelle voisine, dont le grand distributeur est le propriétaire depuis longtemps.

A se souvenir des assemblées publiques où les citoyens ont pu dire et défaire leurs envies et leurs craintes. A revivre le choix du projet d'aménagement qui s'est ensuivi. A négocier avec les oppositions têtues et inébranlables, qui touchent tous les partis politiques, le sien également.

L'histoire entre maintenant dans sa phase politique. La municipalité soumettra un préavis pour le plan du quartier au Conseil communal avant la fin de l'été. Le vote devrait tomber à l'automne. Marianne Huguenin croit à ses chances. Ses partisans débordent la majorité rouge-rose-verte qui compte toutefois une poignée de dissidents.

«C'est un mur!»

Les passants lèvent la tête, touchent même les barres en métal des gabarits. Ils s'assurent de leur solidité. Comme cette dame sceptique. «C'est un mur, je ne verrai plus rien depuis ma terrasse, il faut monter chez moi. Venez! Comme ça vous vous rendrez compte.»

Marianne Huguenin écoute avant d'expliquer. Le nouveau bâtiment prolonge les pâtés de maisons existants. Il en épouse les volumes. Ce n'est pas une tour. Elle plonge sur une maquette de legos immaculés. Elle saisit des plans à l'abri d'une tente qui a hébergé quatre jours de rencontres autour du projet. Rencontres qui s'achèvent aujourd'hui avec une conférence consacrée au passé de Renens. Marqué par les voies de communication et la proximité encombrante de la capitale vaudoise.

Un projet disproportionné?

Cependant, la dame ne change pas d'idée. Tout comme Verena Berseth Hadeg ou Ali Hemma Devries. Deux popistes, adversaires du projet de la municipalité, à l'origine de «Cœurs des cités conviviaux», association destinée à défendre l'intérêt commun des citoyens face aux appétits particuliers. Le projet est disproportionné, étranger à l'architecture urbaine et humaine de la place, affirment-ils.

De plus, le plan de quartier aurait été taillé sur mesure pour Coop. Avec plus de 800 pétitionnaires, ils regrettent un aménagement pauvre en arbres, en logements protégés ou subventionnés, en espaces associatifs, finalement gris et morne, comme une deuxième place de la Riponne à Lausanne ou comme le centre de Prilly, réduit à néant.

La gauche immobilière

Ils contestent les démarches participatives tant exhibées, faux-semblants de démocratie directe, corsetées par des experts et des consultants en tout genre. Sans parler d'un accès tortueux à l'information. Ils revendiquent les gabarits que la municipalité n'aurait jamais posés de son propre chef. Et que dire du chantier qui va bouleverser la place pendant deux ou trois ans?

Marianne Huguenin ne s'offusque pas. Elle dit que l'aménagement du territoire est trop important pour qu'on l'abandonne au profit des promoteurs immobiliers, des intérêts privés. La gauche doit s'en approprier, quitte à provoquer quelques crises de rejet. Les popistes de Renens vivent le déchirement sur leur peau, entre fibre sociale, goût d'entreprendre et désir d'un «autre» développement urbain.

Une place mal en point

Un jeune homme en training: «Mais il y a déjà la Migros!» Entourée des autres municipaux, solidaires et unanimes, la syndique trace des lignes imaginaires. Pétrit déjà des lieux fantastiques. Elle répète qu'il ne s'agit pas de construire un autre centre commercial, même si Coop est dans le coup et ouvrira bel et bien un magasin au sous-sol de l'immeuble qu'elle va construire sur l'emplacement façonné par les gabarits.

Elle court presque pour montrer à quel point la place du Marché se porte mal. Elle indique les friches, les maisons en perdition, l'absence de tissu urbain. «Mais il n'est pas nécessaire de tout casser», s'insurge quelqu'un.

La ville dans la ville

Marianne Huguenin prend son souffle. Puis repart en croisade. Conserver pour conserver, ça ne vaut pas la peine. Elle craint que le rejet du projet ne cache une opposition plus profonde au changement. La vie de la place mérite mieux que le bric-à-brac de maisons hétéroclites, de parkings envahissants, de terrains vides qui l'encerclent. Elle n'aime pas le terme densification, mais «construire la ville dans la ville» lui semble indispensable.

Bref, le centre de Renens est à reconquérir. Comme l'agglomération. Après trente ans d'attente, de laisser-faire. Et si les opposants promettent déjà le référendum, la syndique l'envisage spontanément. Ce serait l'aboutissement ou la fin d'un projet livré à l'opinion publique depuis ses débuts.

Intouchable et fluide

La place du Marché résume Renens: lieu sensible, à la fois intouchable et fluide. Une projection en miniature de la ville elle-même. Centre névralgique où convergent les points cardinaux; les habitants de Crissier, d'Ecublens, de Chavannes, de Bussigny; les clients des petits commerces éparpillés ici et là; la musique des ghettos blaster; l'indifférence pressée des cadres en retard, les chômeurs en fin de droit, les retraités à perte de vue, les fêtes saisonnières et la routine des incivilités, sinon du crime organisé.

Finalement, le monde entier s'y donne rendez-vous, jour et nuit. Cet après-midi, même une marche contre la précarité en Europe passe par là, en direction du prochain G8 agendé en juin à Rostock, dans le nord de l'Allemagne. C'est dire si le slogan «Renens, carrefour d'idées» lui colle à la peau.

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