Pierre-Alain Raemy, le commandant de la police de Lausanne, s’attend à une rentrée politique agitée, mardi au Conseil communal. Les radicaux-libéraux demandent, dans une interpellation urgente, «si quelqu’un tient le gouvernail en pleine tempête». Cela vise l’autorité politique, en particulier le municipal POP Marc Vuilleumier, mais aussi le commandant du corps. Visibilité des dealers, effectifs insuffisants, climat interne à la suite de deux dénonciations, domicile du commandant, tout alimente la polémique.

Le Temps: Tout le monde parle de la sécurité à Lausanne, mais vous n’êtes pas celui que l’on entend le plus. Quel est votre propre constat?

Pierre-Alain Raemy: Cette année est très agitée, par la conjonction de plusieurs facteurs dont aucun ne serait à lui seul aussi déstabilisant. Le Printemps arabe a eu des conséquences rapides pour les villes romandes, avec l’arrivée de nouveaux délinquants, qui se frottent aux Africains de l’Ouest pour le partage du territoire. L’agitation des nuits lausannoises et les matches de foot sollicitent énormément nos forces. De son côté, la population est exaspérée par cette délinquance et par la visibilité du deal, mais aussi par la présence de mendiants de moins en moins passifs. Le nouveau Code de procédure pénale est un autre élément de déstabilisation.

– Admettez-vous que votre police est dépassée?

– Non. Ce serait terrible de le dire par rapport au boulot exceptionnel que font nos gens sur le terrain. Mais elle est soumise à une sacrée charge de travail. Le nombre d’interventions était de 30 000 en 2010. Il a passé à 35 000 en 2011 et je m’attends à ce qu’il atteigne 38 000 à 40 000 cette année.

– Mais vous appelez la police cantonale à l’aide…

– Nous venons en effet de demander l’appui de la police cantonale dans le cadre des nuits lausannoises. Cette demande a aussi été formulée sur le plan politique par Marc Vuilleumier. Il y aura des plans d’action coordonnés. Nous allons cibler plus précisément les moments où l’engagement de ces moyens communs sera nécessaire.

– Pour une police municipale qui s’est toujours battue pour défendre son autonomie, c’est risquer la mise sous tutelle…

– Non. Le cadre de ces collaborations est donné par la police coordonnée qui est entrée en vigueur dans le canton le 1er janvier dernier. Nous gardons toutes nos prérogatives. D’ailleurs, la collaboration va dans les deux sens: j’ai envoyé des collaborateurs au festival rock qui s’est tenu en mai à Yverdon.

– S’il ne tenait qu’à vous, à quoi donneriez-vous la priorité: augmentation des effectifs ou augmentation des salaires?

– Comme patron de la police, j’ai les deux soucis. Mais je formulerais les choses différemment. Ma préoccupation principale est de préserver l’intégrité des agents, dans leur sécurité et dans leur santé. Ils vivent mal l’horaire actuel (3x8), mais l’horaire maison plus favorable que nous avons imaginé n’est pas applicable avec les effectifs actuels.

– Y a-t-il lieu de restaurer l’autorité de la police?

– Je dirais plutôt l’autorité tout court. Une nuit, nous avons dû en venir à l’extrémité de tirer des balles de caoutchouc pour disperser une émeute de noctambules. Je crois que ce dernier épisode a entraîné une prise de conscience dans notre région: il ne sert à rien de multiplier les engagements de police si l’on ne travaille pas sur les causes. La consommation excessive d’alcool chez les jeunes me préoccupe beaucoup, j’y vois un souci pour la santé publique sur la durée.

– Il semble que vous en ayez assez de passer pour le champion de la déontologie?

– Me réduire à cela, c’est faux! Je suis dans la police depuis 27 ans, j’ai été officier de permanence, mis fin à des bagarres, ramassé des morts, risqué ma propre vie. Je ne suis pas un éthicien qui fait de la police, mais un policier expérimenté qui a été amené à s’occuper de déontologie. Il ne faut pas oublier que nous avons connu dans les années 2002-2008 une période difficile qui nous a obligés à nous saisir de ce problème.

– Vous êtes le père du code de déontologie en vigueur à Lausanne. Mais tous les autres corps actifs dans le canton n’en veulent pas…

– La municipalité vient d’accepter ma demande de supprimer l’article 10, le plus contesté (LT du 04.09). Cet article était perçu comme pouvant créer un climat de délation au sein de la police, contraire aux buts mêmes de la déontologie. La controverse devrait s’apaiser.

– Comment jugez-vous le climat à l’intérieur de la police?

– Tendu. Pour toutes les raisons évoquées et parce que le personnel est fatigué et sans perspective d’amélioration immédiate. Des renforts sont prévus (30 postes en 2014 et 30 autres en 2016), mais c’est encore loin!

– Vous sentez-vous soutenu par l’autorité politique ou redoutez-vous de servir de fusible?

– Quand on prend un tel job, on est toujours en danger. Que l’instabilité ambiante me retombe en partie dessus, c’est inévitable. Je m’attends à une rentrée politique agitée au Conseil municipal mardi. Difficile de dire qui en sera la cible principale.

– A Genève, Conseil d’Etat et Ministère public durcissent d’une seule voix le ton sur la criminalité. Y a-t-il un risque de déplacement de cette criminalité sur Lausanne?

– Oui, clairement. Nous l’avons déjà constaté quand Genève mène des opérations particulières antidrogue. Ici, une intervention parlementaire demande des états généraux sur la sécurité étendus à l’ensemble de la chaîne pénale. C’est une bonne chose, car un élément du système ne peut agir sans conséquences sur les autres. Regardez nos cellules de l’Hôtel de police. Elles ne devraient servir que pour 48 heures, alors qu’elles sont occupées beaucoup plus longtemps. Nous sommes devenus une annexe de la prison, nous avons dû créer une zone de promenade.

– Votre déménagement en Valais est critiqué, qualifié d’inacceptable par le PLR. Fuyez-vous la réalité lausannoise?

– C’est un choix familial qui a été fait. Ma femme est Valaisanne. Cela ne nuit en rien à ma présence professionnelle à Lausanne durant toute la semaine, mais je comprends que ce changement puisse questionner sur le plan symbolique.