«Un renvoi injuste et hypocrite.» A l’heure où l’on songe à régulariser les sans-papiers pour venir en aide à l’économie en manque de main-d’œuvre, le sort de Sunil émeut la gauche genevoise. Menacé dans son pays d’origine, ce journaliste bangladais arrivé en Suisse en 2012 est décrit comme un modèle d’intégration. Pourtant, ses demandes d’asile et de permis humanitaire ont toutes deux été refusées et, après une période de tolérance, il a été arrêté cette semaine et placé en détention à Frambois, en prévision d’un vol spécial le 11 juillet.

Ce mercredi, une cinquantaine de personnes ont manifesté devant le siège du Conseil d'Etat pour demander sa libération immédiate. Une mobilisation qui coïncide avec celle menée dans le quartier des Nations en faveur de la libération de Julian Assange, toujours incarcéré au Royaume-Uni et aujourd’hui menacé d’extradition.

Une «trajectoire exemplaire»

De journaliste exposé à plongeur à la brasserie Lipp, le parcours de Sunil est celui d’un requérant d’asile qui n’a jamais fait de vagues. Persécuté à cause de ses enquêtes sur le terrorisme islamiste et de son appartenance à la minorité religieuse hindoue, ce père de famille aujourd’hui âgé d’une cinquantaine d’années a dû fuir son pays, laissant sa femme et ses deux enfants derrière lui. Il ne les a pas vus depuis dix ans. Au-delà de son indépendance financière totale, Sunil a remboursé les 15 000 francs perçus de l’Hospice général, n’a ni poursuites ni casier judiciaire. Passionné de politique, il a adhéré au Parti socialiste.

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Une «trajectoire exemplaire» aux yeux de ses soutiens qui espèrent encore éviter le scénario catastrophe. Alors qu’une pétition en ligne pour demander sa libération récolte actuellement quelque 800 signatures, ses conseils, Me Sophie Bobillier et Me Renuka Cavadini, vont déposer un recours contre la récente décision du Tribunal administratif de première instance qui a confirmé vendredi son renvoi. Les avocates ont aussi demandé à l’Office cantonal de la population (OCPM) de réexaminer la situation. En 2016, le Secrétariat aux migrations (SEM) avait jugé «invraisemblables» les menaces dont Sunil se disait victime. Mais surtout, les avocates attendent du Conseil d’Etat genevois qu’il invoque l’article 14, alinéa 2 de la loi sur l’asile qui prévoit des «cas de rigueur» pour les requérants déboutés qui peuvent prouver une «intégration poussée». Contacté, le chef du Département de la sécurité, Mauro Poggia, se dit prêt à examiner la situation, «hors de toute pression politique», pour autant qu’on lui présente de nouveaux éléments. Les avocats de Sunil saluent l’ouverture d’esprit du Conseil d'Etat et espèrent que la situation exceptionnelle de leur client sera prise en compte.

«Il doit pouvoir rester»

Pour Me Sophie Bobillier, Sunil dispose d’un «dossier irréprochable» qui remplit les conditions des cas de rigueur, mais aussi celles fixées dans le cadre de l’opération de régularisation Papyrus. «Après dix ans de vie en Suisse, l’intégration de mon client n’est plus à prouver, il doit pouvoir rester», estime-t-elle, soulignant encore que la détention d’un «homme à la santé fragile qui n’a commis aucun crime et veut juste sauver sa vie, est une violence institutionnelle gratuite».

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Sur le plan politique, des élus se mobilisent. A Berne, les conseillers aux Etats Lisa Mazzone et Carlo Sommaruga ont écrit au SEM, de même que la conseillère nationale Laurence Fehlmann-Rielle. A Genève, le député socialiste Sylvain Thévoz a, quant à lui, déposé au Grand Conseil une question urgente écrite et une résolution pour laquelle son parti demandera l’urgence jeudi en plénière. «On attend du Conseil d’Etat qu’il se positionne et qu’il explique les raisons de ce renvoi qui contrevient au bon sens», argumente-t-il, déplorant qu’une intégration modèle se termine en vol spécial. Lors de l’audience qui a confirmé son renvoi vendredi dernier, Sunil a déclaré: «J’aimerais juste pouvoir rester et vivre.»