Malgré la grève de la faim et de la soif entamée par des Ethiopiens menacés d’expulsion et la mobilisation citoyenne qu’elle a entraînée, un avion spécial a quitté la Suisse direction Addis-Abeba dans la nuit de mercredi à jeudi 28 janvier. A son bord, trois Ethiopiens et plusieurs requérants d’asile déboutés. Ces derniers jours, des associations et organisations spécialisées dans le domaine de l’asile n’ont eu de cesse de rappeler que l’Ethiopie ne peut plus être considérée comme un Etat sûr vers lequel renvoyer ses ressortissants.

Un pays de persécutions?

En novembre 2020, les tensions entre le gouvernement central et les dirigeants de la région du Tigré ont dégénéré en conflit armé. «Il a atteint son paroxysme après que le gouvernement central a décidé de repousser les élections régionales prévues en septembre 2020 à cause du nouveau coronavirus, indique Nadia Boehlen, porte-parole d’Amnesty International. Elles ont quand même eu lieu dans la région du Tigré. Depuis, la situation est désespérée pour la population locale. Il y a des centaines de morts, des blessés et plus de 100 000 personnes en fuite.»

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Sur les cinq Ethiopiens déboutés qui devaient être embarqués sous la contrainte dans ce vol spécial, deux ont obtenu, grâce à une avocate zurichoise, Lea Hungerbühler, la suspension de l’exécution de leur renvoi. Pour l’obtenir, elle s’est d’ailleurs appuyée sur les avis défavorables émis par deux commissions des Nations unies, celle contre la torture et celle pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes. De son côté, le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) assure «suivre de près la situation actuelle en Ethiopie», mais estime qu’«il n’y a actuellement aucune situation de violence généralisée dans le pays».

Le conseiller national socialiste Fabian Molina a interpellé le Conseil fédéral le 8 décembre, lui demandant dans quels délais le SEM adapte la liste des pays d’origine considérés comme sûrs. «Les critères décisifs qui sont examinés sont la stabilité politique et la situation des droits de l’homme dans le pays, répond-il. La dernière consultation a eu lieu à l’automne 2020. Ni l’Erythrée ni l’Ethiopie n’ont jamais été classées par le Conseil fédéral comme étant à l’abri des persécutions au sens de la loi sur l’asile.»

La crainte et l’urgence

Tahir, un Ethiopien d’une trentaine d’années arrivé à Genève en 2015, a fui son pays «car il était en danger», souligne son amie Julie Franck. «Les membres de sa famille qui étaient engagés politiquement dans le Front de libération oromo ont été emprisonnés, torturés ou assassinés en pleine rue. Tahir a poursuivi son engagement ici, sur la place des Nations, et à visage découvert. La situation de sa communauté ne s’est pas améliorée en Ethiopie. Il avait donc très peur de rentrer.» Incarcéré dans le Centre de détention administrative de Frambois depuis le mois de septembre, il avait entamé une grève de la faim et de la soif le dimanche 24 janvier.

Son compatriote Solomon a décidé de faire de même quelques jours plus tard. Il vivait dans le canton de Vaud depuis sept ans et a été interpellé il y a dix jours à Lausanne, alors qu’il se rendait au Service de la population pour renouveler son aide d’urgence. Lundi 25 janvier, Teklu s’est également fait arrêter. Il avait lui aussi fui son pays en raison de son opposition au gouvernement. Il était installé à Fribourg et avait déposé une demande d’asile en Suisse au mois de juin 2010.

Pour tenter d’empêcher leur renvoi forcé ce mercredi, des associations et des dizaines de citoyens se sont mobilisés jour et nuit. Rassemblés à Frambois pour leur apporter du soutien moral en klaxonnant toutes les heures, puis devant les Hôpitaux universitaires de Genève, où Tahir a été conduit en urgence mercredi après-midi, ils espéraient une intervention de la part du Conseil d’Etat genevois. «Nous avons échoué, mais nous avons réussi à alerter les autorités et l’opinion publique», regrette Julie Franck.

Contactée ce jeudi matin par Le Temps, elle raconte que les 80 personnes présentes devant les HUG avaient l’intention de former une chaîne humaine symbolique devant les différentes sorties lors du passage du fourgon de police. «Mais nous l’avons manqué. Quand nous l’avons appris, nous nous sommes dépêchés d’aller à l’aéroport. Seulement, nous n’avons pas pu ne serait-ce que l’entrevoir.» Vers 20h30, l’avocate de Tahir a déposé en urgence une dernière requête auprès du Tribunal administratif fédéral, espérant pouvoir ainsi interrompre l’embarcation. Cela n’a pas eu l’effet escompté.

Un débat politique attendu

Sur place, le conseiller municipal Omar Azzabi s’est joint à la mobilisation. «Il y avait des va-et-vient de policiers et d’agents de la sécurité de l’aéroport, décrit-il. Les proches des requérants ont demandé à plusieurs reprises à pouvoir leur dire au revoir. Leurs demandes sont restées sans réponse.» Personne n’a pu voir l’embarquement, mais un observateur de la Commission nationale de prévention de la torture était présent, ainsi que la Commission des visiteurs officiels du Grand Conseil. Elle est mandatée pour observer les expulsions et vérifier qu’elles se déroulent dans les règles.

«Ces renvois soulignent néanmoins des questions d’ordre politique qu’il va falloir résoudre, pointe le Vert. Comment les HUG ont-ils pu délivrer un certificat médical assurant du bon état de santé de Tahir pour voyager alors que celui-ci était en grève depuis quatre jours et venait d’être hospitalisé? Le manque de courage du Conseil d’Etat genevois sur ce dossier doit également être relevé, car il a assuré aux associations locales que ce ne serait pas le cas.» Il espère que ce sujet sera abordé par le Grand Conseil qui siège justement ce jeudi après-midi.

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Dans ce même élan, huit partis de gauche vaudois et une organisation ont cosigné un communiqué dans lequel ils appellent «les autorités vaudoises à interpeller la Confédération sur son infatigable volonté de renvoyer des demandeurs d’asile en direction de pays où les droits humains sont bafoués». David Raccaud, porte-parole de la Jeunesse socialise vaudoise, considère que l’accord de réadmission appliqué pour les ressortissants éthiopiens doit être considéré comme caduc étant donné l’escalade des tensions ethniques et politiques dans le pays ces derniers mois.

Par ce communiqué, les signataires souhaitent également rappeler au canton qu’il dispose de marge de manœuvre pour s’opposer aux renvois de personnes établies sur son territoire. «Nous espérons faire naître ce débat pour que la prochaine fois, les choses se passent différemment», conclut-il.