C'est une révolution de palais. La répartition des départements entre les cinq magistrats de la Ville de Genève ne s'est pas faite à l'avantage des deux édiles socialistes. Mieux élus que leurs collègues, le doyen Manuel Tornare et sa camarade Sandrine Salerno étaient pourtant en position de force pour revendiquer les dicastères clés. Or, l'Aménagement leur échappe au profit du membre d'A gauche toute (AGT) Rémy Pagani, assisté d'une délégation composée du radical Pierre Maudet et du vert Patrice Mugny. Ce qui ressemble fort à une mise sous tutelle.

La Culture, qui intéressait beaucoup Manuel Tornare, reste aux mains du vert Patrice Mugny. Le socialiste est confiné aux Affaires sociales, et Sandrine Salerno hérite des Finances. Quant au radical Pierre Maudet, seul élu de droite, il veillera à la Salubrité et à la sécurité de la Ville (voir infographie).

Trois pommes de discorde

L'annonce officielle de cette répartition a tardé. C'est que les négociations ont été âpres entre les magistrats élus le 29 avril: il aura fallu quatre séances agitées pour parvenir à sceller le sort de la Ville.

Trois points ont focalisé les tensions: les velléités du socialiste Manuel Tornare sur la Culture, la présidence du Département stratégique de l'aménagement que le chef de file des Verts, Antonio Hodgers, souhaitait pour son parti, et la question de quel dicastère confier à Rémy Pagani, ex-agitateur de la gauche dure qui s'est souvent opposé aux autorités genevoises.

Le «no comment» des édiles

Mais à en croire Patrice Mugny, tout s'est bien passé. Agacé par les pronostics des médias et leurs récits des dissensions et blocages au sein du jeune exécutif, le futur maire veut mettre les choses au point: «Nos débats se sont déroulés dans la sérénité. Il y a eu des discussions, mais pas de disputes. Personne n'a été humilié. La répartition est très bonne», se félicite le vert.

Difficile de savoir ce qu'en pensent ses collègues: à part Manuel Tornare qui ne cache pas son sentiment (lire ci-dessous), tous les conseillers administratifs rétorquaient mercredi soir: «No comment. C'est Patrice Mugny qui se charge de la communication.»

La révolution des alliances

Mais que s'est-il passé pendant ces dix-sept jours de négociations? D'abord, une alliance insolite, composée du vert Patrice Mugny, de l'AGT Rémy Pagani et du radical Pierre Maudet, est venue renverser les rapports de force naturels. Les deux nouveaux élus se seraient entendus sur un point: Rémy Pagani aurait soutenu le radical qui souhaite conserver la présidence de la Commission fédérale de la jeunesse, contre l'avis des socialistes opposés à la double casquette. En contrepartie, le radical a voté pour que l'ex-syndicaliste dirige l'Aménagement.

Le camp rose-vert, que Manuel Tornare désignait dans nos colonnes (LT du 8.05.2007) comme l'axe fort de l'exécutif, s'est déchiré. Les deux sortants s'étaient pourtant préalablement mis d'accord sur le fait que l'Aménagement devait rester entre leurs mains. Manuel Tornare, à qui ce département très convoité devait revenir dans le cas où Patrice Mugny conservait la Culture, déclare aujourd'hui: «Je m'étonne que les promesses des Verts n'aient pas été tenues.»

Les membres du Conseil administratif ont été irrités par les déclarations du socialiste dans Le Temps. Le magistrat y détaillait notamment ses projets pour la Culture à Genève et donnait sa vision de la meilleure répartition des dicastères. De la part de l'édile arrivé en tête des scrutins, ces propos ont sans doute été perçus comme arrogants. Sa camarade Sandrine Salerno en a-t-elle fait les frais? En tout cas, la socialiste, qui s'intéressait aussi à l'Aménagement, se retrouve à la tête des Finances. Privée des trois voix des nouveaux alliés.

Rémy Pagani sous tutelle

Le rapprochement Vert-radical est-il purement ponctuel? Il n'est en tout cas pas neuf. Les présidents des partis cantonaux, Antonio Hodgers et Pierre Maudet, s'étaient mis d'accord, il y a un an, sur des mesures communes pour les principaux défis genevois. En Ville, l'entente s'est déjà concrétisée lors des votes pour la répartition des départements, et dans le dispositif d'appui mis en place autour de Rémy Pagani.

Selon le communiqué officiel, une «délégation de l'aménagement du territoire» a été créée «afin d'épauler M. Rémy Pagani». Elle sera composée de Patrice Mugny et de Pierre Maudet. Le radical serait à l'origine de l'idée, dont le but officiel est de favoriser une large concertation pour faire passer des projets cruciaux. Celui de l'aménagement des quais de la Rade, par exemple. Officieusement, elle permettrait de s'assurer qu'A gauche toute, qui a lutté pour conserver le fief de Christian Ferrazino, n'aura pas la haute main sur ce dicastère très sensible.

Manuel Tornare s'en ira-t-il?

En plus d'être maire pendant une année et délégué à l'Aménagement, Patrice Mugny continuera à diriger la Culture, seul département qui n'a pas été retouché. Ecarté de la Culture et de l'Aménagement, Manuel Tornare accomplira un troisième et dernier mandat aux Affaires sociales, qui incluent désormais les Sports. Restera-t-il jusqu'au bout? Dans Le Temps du 8 mai, le socialiste affirmait au sujet d'une éventuelle candidature au Conseil d'Etat qu'il ne quitterait pas la Ville s'il reprenait un de ces deux dicastères. «Mais si je reprends le social, pourquoi pas?»

Membre pendant six ans de la Commission municipale des finances, Sandrine Salerno devra faire face au délicat transfert de charges du canton aux communes. Par ailleurs, la socialiste sera chargée de la réforme du statut de la fonction publique, et, nouveauté: de la Genève internationale. Quant au radical Pierre Maudet, il hérite du département sur lequel il a beaucoup fait campagne: la Salubrité et la sécurité.Le redécoupage des départements suscitera sans doute moins de réserves que le casting. Lier Sports et Jeunesse, Ressources humaines et Finances, ainsi que Domaine public et Aménagement devrait faciliter la gestion quotidienne des affaires.Encore faudra-t-il que les édiles surmontent leur première confrontation et présentent un visage uni le 1er juin, lors de leur entrée en fonction.