Politique étrangère

Le repli nationaliste qui inquiète la Genève internationale

Les vifs débats au parlement fédéral sur l’initiative sur l’autodétermination, sur le Pacte de l’ONU sur la migration ou sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires laissent entrevoir un possible changement dans l’attitude de la Suisse sur la scène internationale

La Genève internationale, symbole de l’attitude internationaliste de la Suisse, est-elle toujours en odeur de sainteté dans la Berne fédérale? A quelques jours de la votation sur l’initiative de l’UDC sur l’autodétermination (juges étrangers), beaucoup s’interrogent. Au parlement fédéral, personne ne prend en grippe directement la ville du bout du Léman, mais plusieurs élus ont adopté récemment des positions qui remettent sérieusement en question certains axes de la politique étrangère suisse et, par ricochet, la dynamique même de la Genève internationale.

L’ONU, un colosse

Le conseiller national PLR saint-gallois Walter Müller estime que Genève reste une «carte de visite» importante pour la Suisse. Il mentionne le fait que Berne a approuvé sans sourciller les crédits pour la rénovation du siège de l’ONU à Genève. Mais il ajoute: «L’ONU reste un colosse très lourd qui nécessiterait d’être allégé. Ses buts sont peut-être nobles, mais regardez le Conseil des droits de l’homme. Ce n’est pas très glorieux.» Pour l’UDC saint-gallois Roland Rino Büchel, ce n’est pas parce que la Suisse abrite le siège européen de l’ONU qu’il ne faut pas garder l’esprit critique sur des dossiers internationaux.

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Récemment invité à l’Université de Genève à parler du thème «Une Suisse souveraine et engagée: l’équation impossible», le chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), Ignazio Cassis, le rappelait lui-même devant les étudiants: «N’ayez pas un regard biaisé par la Genève internationale sur la Suisse. La Suisse est bien plus large dans sa manière de penser et connaît des réalités régionales qui n’ont rien à faire avec la réalité que vous vivez à Genève. C’est ça la démocratie.»

Walter Müller en est une illustration. Il est fâché par la manière dont le Conseil fédéral a géré la question du Pacte mondial de l’ONU pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. «La Commission de politique extérieure n’a pas été régulièrement consultée. Le pacte vise des objectifs trop ambitieux.» Le Saint-Gallois ne voit pas en quoi un débat nourri au parlement nuirait à la Genève internationale où l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) aura pourtant un rôle accru en raison du pacte, avec ou sans la Suisse.

«Fabrique de soft law»

A Berne, on s’écharpe même sur les mots, soulignant que commitment dans la version anglaise du pacte est moins fort que Verpflichtung dans la version allemande. Une tentative de montrer que le Pacte mondial, non contraignant, comporte tout de même des obligations politiques et morales. Membre de la Commission de politique extérieure du Conseil national, la PDC bâloise Elisabeth Schneider-Schneiter est catégorique: le Conseil fédéral n’a pas «agi avec le soin nécessaire». «Il y a des dispositions de soft law (droit souple) qui sont pour nous difficiles à appliquer.»

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La Genève internationale étant décrite comme une «fabrique de soft law» qui contribue à la gouvernance mondiale, le violent vent de fronde qui souffle à Berne contre le pacte onusien suscite des vives inquiétudes. Mardi, une pétition «Stop au Pacte de l’ONU sur la migration» a été remise à la Chancellerie fédérale. La plupart des candidats au Conseil fédéral en lice sont opposés au pacte, dont la PLR saint-galloise Karin Keller-Sutter.

Armes nucléaires

Genève étant régulièrement dépeinte comme le laboratoire de mise en œuvre des Objectifs de développement durable dans le cadre de l’agenda 2030 de l’ONU, ce dernier provoque lui aussi du scepticisme auprès de parlementaires, voire peut-être même auprès du conseiller fédéral Cassis, qui en questionnent la légitimité. Le conseiller national Carlo Sommaruga ajoute que le Conseil des Etats va sans doute rejeter une motion exigeant une ratification rapide du Traité onusien sur l’interdiction des armes nucléaires, qui répond pourtant directement aux préoccupations d’une organisation profondément ancrée à Genève, le CICR.

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La Suisse pourrait attendre 2020, voire plus, avant d’évaluer la situation. Le socialiste genevois voit un clair repli nationaliste: «En s’en prenant à ces soft laws, l’image de la Suisse est altérée. Elle est en décalage avec la Genève internationale qui est l’un des moteurs du multilatéralisme. C’est clairement une rupture. Tant Joseph Deiss que Micheline Calmy-Rey et Didier Burkhalter ont manifesté une volonté de renforcer la Genève internationale.»

«Réflexe trumpien»

Trumpisme à la sauce helvétique ou méconnaissance de la diplomatie? La question reste ouverte. Conseiller national PDC vaudois, Claude Béglé est d’avis que l’approbation du Pacte migratoire, la ratification du Traité d’interdiction des armes nucléaires ou l’Agenda 2030 servent les intérêts de la Suisse: «Les atermoiements de la droite font du mal à la Genève internationale.»

Ancien ambassadeur de Suisse, François Nordmann a participé à la mobilisation de 70 anciens secrétaires d’Etat et ex-ambassadeurs pour appeler à refuser l’initiative de l’UDC sur l’autodétermination. Il s’inquiète du risque d’érosion des prérogatives constitutionnelles du Conseil fédéral en matière de politique extérieure. Il le rappelle: à Marrakech le 10 décembre prochain, le gouvernement sera dans son bon droit de signer le Pacte migratoire. Il a consulté le parlement, il n’avait pas à en faire davantage. Il ajoute: «Ce réflexe trumpien de refus du multilatéralisme, c’est dans l’air du temps. Mais il porte préjudice à l’image de la Suisse.»

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