«Désormais nous som-mes les meilleurs», s'exclame Stéphane Perrin, président du conseil d'administration du Casino de Montreux. Pour l'établissement de la Riviera vaudoise, la concurrence acharnée à laquelle donne lieu la prochaine attribution des concessions pour maisons de jeu a produit un changement spectaculaire: le groupe français Lucien Barrière, qui détient quatre des dix plus grands casinos du territoire français, est devenu actionnaire majoritaire, après avoir acheté la totalité de la part de capital (69%) de Montreux Palace SA, société elle-même détenue en majorité par Sairgroup.

Un grand nom du tapis vert

En passant ainsi aux mains d'un grand nom du tapis vert, le Casino de Montreux estime avoir considérablement renforcé son dossier, à quelques mois maintenant de la décision que prendra la Commission fédérale des jeux quant à l'attribution des concessions pour casinos A et B (Kursaal). «Cette alliance avec un grand professionnel nous apporte l'expérience qui nous manquait dans les jeux de table. Elle va bien au-delà de nos espérances», souligne Yves Montandon, le directeur du casino montreusien.

Hans Wiedemann, qui est le «managing director» du Montreux Palace, et donc le vendeur dans cette opération, exprime lui aussi sa grande satisfaction de voir l'affaire conclue. Mais il a toutefois une crainte: que la vente soit interprétée comme un effet de la volonté du groupe Swissair de se désengager. «Cela fait deux ans que nous avons commencé des négociations, assure-t-il. Notre principale préoccupation était de trouver une alliance pour le casino, pas de vendre.» Une fois le partenaire idéal trouvé, la compagnie aérienne, toute à son recentrage, s'est volontiers retirée d'une telle activité. Désirant garder confidentiel le montant de la transaction, Hans Wiedemann précise que celle-ci permettra à son hôtel de réaliser un centre de fitness, ainsi qu'un parking.

En vue de la future attribution des concessions pour casinos A, une vingtaine de fiancés auraient approché l'établissement de Montreux, dont d'autres Français, mais également des Américains, des Berlinois, des Italiens ou des Autrichiens. Sans oublier les sociétés suisses de la branche (à savoir Swiss Casino, Novomatic, Golden Games), toutes trois en quête d'un pilier romand.

Le groupe Lucien Barrière, qui présente son arrivée en Suisse comme la première étape d'une expansion européenne, est une entreprise de tradition familiale exploitant 13 casinos de France. Parmi ceux-ci, Cannes, Biarritz, et surtout Deauville, décrit par les promoteurs montreusiens comme le modèle de ce qu'ils voudraient réaliser sur la Riviera vaudoise. Au projet de casino urbain et centré sur les activités de jeu de la Romande des Jeux, ils opposent leur concept régional d'offre touristique globale, incluant gastronomie et divertissements.

«Preuve de confiance»

Avec cette modification de l'actionnariat, Montreux caresse l'espoir de reprendre l'avantage sur ses rivaux de la Romande des Jeux, dont le projet de casino A, à Lausanne, bénéficie du soutien des pouvoirs publics. Le secret des tractations, en tout cas, avait été bien gardé. Les députés vaudois, qui ont eu de vifs échanges à propos des casinos il y a quelques jours encore, en ignoraient absolument tout, tandis que leur collègue Pierre Salvi, le syndic socialiste de Montreux, s'efforçait vainement d'obtenir une résolution du Grand Conseil en faveur du projet montreusien.

«En achetant avant même de savoir si le casino A nous sera attribué ou non, le groupe français donne une belle preuve de sa confiance dans la région», notent les partisans montreusiens. Mais Lucien Barrière voulait la majorité. Certes, la plupart des candidats à une concession A se sont alliés a des groupes étrangers, pour pallier le manque d'expérience helvétique, mais à ce jour seul le casino de Saxon a carrément passé en mains étrangères, en l'occurrence celles de la Compagnie européenne des casinos, un autre groupe français, qui exploite Divonne et soutient, à Meyrin, un projet concurrent à celui de la Ville de Genève.

Le changement de partenaires en cours de route ainsi que le passage du contrôle de l'autre côté de la frontière ne risquent-ils pas de desservir le dossier de Montreux, à quelques mois d'une décision fédérale qui devra départager l'intérêt public de celui des privés? «C'est l'heure de l'ouverture européenne, comment pourrait-on faire la fine bouche?», rétorque le syndic Pierre Salvi.

La commission fédérale donnera son préavis au Conseil fédéral en automne, après avoir éliminé d'elle-même, en mars, parmi une soixaintaine de dossiers, les candidatures ne répondant pas aux conditions. Formellement, cette commission doit encore approuver, le 28 février, l'arrivée du groupe Lucien Barrière au Casino de Montreux.