Roger Staub, chef de la section sida à l'Office fédéral de la santé publique (OFSP), se souviendra du 18 janvier. Ce jour-là, il avait dévoilé, à un journal alémanique, un projet qui fit immédiatement des vagues: introduire des tests de dépistage du sida systématiques dans les cinq centres d'enregistrement pour requérants d'asile. Pour ne pas être soumis à ces tests, les requérants auraient dû expressément les refuser. La proposition a choqué. Les collaborateurs de l'Office fédéral des réfugiés (ODR), fâchés de ne pas avoir été consultés, se sont aussitôt arraché les cheveux à l'idée de la récupération politique dont le projet allait faire l'objet. Pour calmer le jeu, Thomas Zeltner, patron de l'OFSP, a rapidement présenté des excuses à Jean-Daniel Gerber, alors patron de l'ODR. Un groupe de travail OFSP/ODR a été mis sur pied, histoire d'éliminer les divergences et de décider comment les migrants doivent être conseillés et informés sur le VIH et le test de dépistage. Selon nos informations, ce groupe livrera ses conclusions mercredi. Après exactement cinq mois de réflexion.

Chargé de la communication à propos de cet épineux dossier, l'OFSP demeure muet. «Je ne peux rien vous dire», lance Roger Staub, dans un immense soupir. Il apparaît toutefois vraisemblable que le projet – le test ferait partie de l'examen médical d'entrée pour requérants d'asile visant à dépister une éventuelle tuberculose ou une hépatite B – ne sera pas abandonné mais réévalué. Roger Staub devrait ainsi proposer une variante plus nuancée: des tests de dépistage seront proposés aux requérants d'asile sans que ces derniers soient obligés de s'y opposer formellement pour ne pas y être soumis. C'est surtout au niveau de la prévention et de l'accompagnement en cas de tests positifs que les efforts de l'OFSP devraient se concentrer. Les coûts – importants en cas de conseils personnalisés – devraient être répartis entre les deux offices, et les tests et suivis effectués plutôt dans des centres de transit que dans des centres d'accueil. Ce qui impliquerait que les cantons mettent également la main au porte-monnaie.

Pour Roger Staub, une chose était claire depuis le début: les résultats des tests, secret médical oblige, ne peuvent et ne doivent pas influencer la procédure d'asile. Un test positif ne doit être ni un motif de renvoi ni un motif d'admission. Reste que si le requérant désire lui-même dévoiler sa maladie, l'ODR pourrait se trouver face à de véritables cas de conscience: est-il admissible de renvoyer une personne vers un pays qui ne peut lui assurer un accès aux thérapies?

Aussitôt le projet de Roger Staub dévoilé, le conseiller national Ulrich Schlüer (UDC/ZH) avait exigé de refouler sans délai tous les requérants d'asile séropositifs. Les démocrates du centre craignent l'apparition d'une filière de requérants d'asile séropositifs ou malades du sida: ces derniers pourraient croire qu'être infectés leur évite d'être refoulés. En 1986 déjà, Eric Bertinat, secrétaire général de l'UDC genevoise, avait déposé une motion au Grand Conseil genevois, retirée par la suite, demandant le dépistage systématique du sida pour tous les requérants d'asile en Suisse. Le 18 juin 2003, Toni Bortoluzzi (UDC/ZH) dépose une interpellation au parlement avec la même exigence. Réponse du Conseil fédéral: «Pour avoir l'effet préventif souhaité, tout test devrait être précédé et suivi d'un encadrement approprié qui serait très coûteux. Par ailleurs, les examens à la chaîne pourraient se révéler contre-productifs dans la mesure où un résultat négatif peut susciter un faux sentiment de sécurité et, partant, entraîner une certaine négligence.» Deux jours plus tard, le conseiller national Luzi Stamm (UDC/AG) demande à son tour, non sans arrière-pensée, de connaître le nombre de requérants porteurs du virus et le coût qui en résulte. Réponse des représentants du gouvernement: «Selon la pratique des autorités suisses en matière d'asile, une infection au VIH n'entraîne pas, en règle générale, à elle seule une inexigibilité de l'exécution de renvoi.»

Fin mai, le Conseil fédéral a réagi aux interpellations de deux députées écologistes, inquiètes de la tournure que prend le débat. Anne-Catherine Menétrey a notamment soulevé que la France accorde aux personnes malades du sida et dont la demande d'asile a été rejetée un titre de séjour renouvelable d'année en année sur avis médical. Ce qui leur donne accès au travail, aux soins et à un logement subventionné. Le pays n'a à ce jour fait, parmi la population subsaharienne, l'objet d'aucun attrait notoire découlant de cette mesure: seules 6% des personnes issues de ce groupe cible disent avoir immigré en France en vue de la délivrance d'un titre de séjour pour raisons médicales, se plaît à rappeler le Conseil fédéral. La démarche adoptée en Suisse n'est pas comparable avec celle de la France, ajoute-t-il. En Suisse, lorsqu'une demande d'asile est refusée, il convient d'examiner si l'exécution du renvoi est licite, possible et acceptable en tenant compte de l'état de santé du requérant. Mais un droit de séjour automatique pour toutes les personnes malades du sida n'entre absolument pas en ligne de compte. A l'interpellation de la Zurichoise Ruth Genner, le Conseil fédéral – qui devra avaliser la proposition de l'OFSP – répète plus que clairement que la Suisse n'a nullement l'intention d'instaurer un test obligatoire ou systématique pour aucun groupe social.

L'OFSP a tout intérêt à ce que son projet dévoilé la semaine prochaine ne rallume pas le débat passionné. Même l'Aide suisse contre le sida avait accueilli la première proposition plutôt froidement.