Le tableau est pathétique mais bien réel. Les larmes de la femme coulent pour de vrai, le regard vitreux du père est bel et bien éteint, les visages naïfs mais plus vraiment innocents des enfants ne mentent pas. Leur histoire de nouveaux NEM, requérants d'asile frappés d'une décision de non-entrée en matière, est elle aussi véridique.

Voilà près de neuf mois que la famille Georgievski a trouvé refuge en Suisse, après avoir fui la persécution que lui valent ses origines rom, en Macédoine. Dans le salon d'un centre de réfugiés soleurois, qu'ils ont encore le droit de partager jusqu'au 16 novembre avec d'autres requérants d'asile, les membres de la famille prennent la pose. Ils n'ont pas envie d'être là. Ils n'ont pas le cœur à se dévoiler devant l'objectif de l'appareil photo. Leur histoire, il faut pourtant qu'ils la racontent. Le père met avec difficulté des mots sur un destin brisé, des mots qu'il prononce sans trop penser à tous les événements qu'ils font ressurgir, mais qui seront peut-être le dernier rempart à leur expulsion du pays. Viol, persécution, tuerie. Devant cette diction mécanique, la femme et une des fillettes se réfugient dans une autre pièce pour étouffer leurs sanglots.

Plus de toit

La décision est tombée il y a quelques semaines. Pane, sa femme et ses deux petites filles doivent quitter la Suisse. Motif de la non-entrée en matière sur leur demande d'asile: la situation dans leur pays s'est calmée et permet leur retour. Alors que, jusque-là, la famille disposait d'une aide sociale de 260 francs par semaine pour quatre, le passage à l'aide d'urgence a réduit la somme à 220 francs. Nourriture, vêtements, couches, les jouets ne sont pas légion dans la pièce. Dans deux semaines, la famille Georgievski n'aura plus de toit.

L'entrée en vigueur, en avril, de la suppression de l'aide sociale pour les requérants frappés de non-entrée en matière n'a pas fait disparaître les NEM. Toujours en Suisse, la plupart se muent en sans-papiers. Si l'Office fédéral des réfugiés a, pour l'instant, étudié les effets chiffrés de la nouvelle loi, il n'a pas pris de mesures particulières pour parer à la détresse de ces personnes, dont seules 15% recourent à l'aide d'urgence. «Les dirigeants de l'ODR ne veulent pas mettre en place de structures parallèles pour aider ces gens», déclare Françoise Kopf-Lude, une des représentantes du groupe d'intérêts pour requérants d'asile, IGA Soleure/SOS racisme. Celui-ci réunit quatre personnes à Soleure et a mis en place une consultation et des rencontres hebdomadaires pour remédier au retrait de l'Etat. Pressée par les NEM qu'elle côtoie quotidiennement, l'association a rassemblé, pour la première fois, de nombreux groupements suisses d'aide aux réfugiés, requérants et sans-papiers pour une journée d'information, à Soleure. En affichant au grand jour des NEM demeurés en Suisse, ces organisations non gouvernementales espèrent pouvoir intensifier leur lutte contre la nouvelle loi sur l'asile, issue du programme d'allégement budgétaire. «Cela ne fonctionne pas, la plupart des NEM ne quittent pas la Suisse. Il faut montrer la réalité de la situation. Que va-t-il se passer avec l'hiver qui arrive? On ne peut pas les laisser dans la rue», dénonce avec verve Françoise Kopf-Lude.

Du côté de certains NEM, les langues ont parfois de la peine à se délier. On craint d'être reconnus, de passer pour des agitateurs. On veut se faire discrets, mais pourtant ne pas se faire oublier. Presque clinquants dans leur doudoune et sous la visière de leur casquette, les jeunes NEM africains racontent comment ils vivent au petit bonheur la chance. «Parfois je dors dans les abris sur les quais de gare, parfois je trouve des amis qui m'hébergent et chez qui je peux me laver une fois dans la semaine», explique un jeune Guinéen de 17 ans. Son avenir, il préfère ne pas y penser ou peut-être seulement ne pas en parler. C'est déjà bien assez dur de faire avec le présent. Un présent qui échappe aux Georgievski, contraints de vomir leur détresse sur la place publique dans l'attente d'un sursaut d'humanité improbable au milieu des kilomètres de dossiers qui ressemblent tant au leur.