Asile

Les requérants mineurs affluent au Tessin

Dans le flux de migrants arrivant en Europe, les mineurs non accompagnés sont toujours plus nombreux. Au Tessin, une cinquantaine de jeunes âgés de 12 à 18 ans sont accueillis au foyer de Lugano-Paradiso, qui affiche déjà complet

“Je m’appelle Goitom, j’ai 16 ans, je viens d’Érythrée”, répond dans un italien encore hésitant le garçon qui est en train de faire ses devoirs à une petite table dans une chambre au mobilier spartiate. Un autre adolescent, à peine visible sous les draps, se repose. « Amico » (ami), dit Goitom en l’indiquant du doigt.

Arrivé il n’y a même pas un mois au Tessin, Goitom a déjà appris notre alphabet et des rudiments d’italien en suivant les cours de préscolarisation internes du foyer. Comme la plupart des 54 pensionnaires ici, il vient d’Érythrée. Et comme beaucoup d’entre eux, il s’est vieilli (on lui donnerait au plus 14-15 ans), et a son anniversaire un premier janvier.

Ils arrivent sans papiers et ne connaissent souvent pas leur date de naissance, explique Yves Liou, le directeur du centre pour requérants de la Croix-Rouge, qui accueille le foyer pour MNA. Ils ont derrière eux un voyage long et exténuant, mais surtout « des histoires et des traumatismes lourds à porter».

Stress post-traumatique

A l’étage supérieur, dans un petit appartement séparé, une adolescente qui nous regarde avec un mélange de méfiance et de crainte est en train de passer le balai en écoutant de la musique. Elles sont seulement sept filles au foyer. La veille, l’une d’entre elle a dû être hospitalisée. « Tout semblait aller assez bien, du moins en apparence, puis un soir, elle a éclaté en sanglots. Elle souffre de stress post-traumatique. Elle a perdu des proches pendant son voyage », indique Yves Liou.

A dix-onze heures du matin, le foyer est plutôt vide, car la plupart des pensionnaires sont en cours. Ceux qui ont moins de quinze ans fréquentent l’école secondaire publique, et les plus âgés suivent un préapprentissage d’intégration. « Ils vont tous à l’école avec un grand enthousiasme », précise Yves Liou.

Nombre d’entre eux étaient scolarisés en Érythrée. Souvent, les parents envoient leurs fils à l’étranger vers la fin de la scolarisation obligatoire afin d’éviter qu’ils soient enrôlés de force dans l’armée. Les jeunes Érythréens n’auront sans doute aucun mal à être admis provisoirement en Suisse, comme c’est le cas pour Hassan Alin, arrivé au Tessin en 2013, et qui dispose déjà de son « Livret F ».

Cela sera probablement plus difficile pour Ahmed, Somalien de 16-17 ans, au foyer depuis mai de cette année, et que nous trouvons assis sur son lit en train d’écrire des SMS à ses amis restés au pays. Pour arriver ici, il a traversé l’Éthiopie, le Soudan, la Lybie, la Méditerranée, et puis l’Italie. Il lui a fallu un mois pour arriver en Lybie, explique-t-il en anglais.

Boom des demandes d’asile des MNA

Ouvert en avril au dernier étage du centre de requérants d’asile de Paradiso, avec une capacité initiale de 19 places, le foyer occupe aujourd’hui trois étages et est déjà plein à craquer. En Suisse, le nombre de MNA a explosé ces trois dernières années : 346 demandes d’asile en 2013, pour 795 en 2014 et 1224 à fin août 2015.

« Nous nous attendons à une nouvelle hausse des arrivées de mineurs non accompagnés d’ici la fin de l’année et préparons l’ouverture d’un autre foyer ; ces jeunes ont besoin d’une prise en charge spécifique », indique Carmela Fiorini, du Service des requérants d’asile du canton.

« Notre objectif est de leur donner les outils nécessaires pour qu’ils réussissent à bien s’intégrer et à devenir autonomes », souligne Yves Liou. En font partie, outre l’éducation et la formation, l’apprentissage de certaines habitudes de vie et de valeurs propres à leur nouveau contexte socio-culturel. Les adolescents participent aux travaux domestiques, et cuisinent à midi et pendant le week-end.

Les "dix règles d'or"

Dans la salle où ils mangent ensemble le matin et le soir, les « dix règles d’or » de comportement sont affichées en italien, en tigrinya et en somali ; parmi elles respect, ponctualité, ordre et propreté, entraide mutuelle, ou non-violence. Bien qu’ils soient une cinquantaine d’adolescents à cohabiter, seules quelques disputes sans gravité éclatent de temps en temps, précise Federico Bettini, le responsable du foyer.

Nous le trouvons dans l’atelier en train de bricoler avec un groupe de jeunes : au programme aujourd’hui, des pinces à linge en bois personnalisées, sur lesquelles certains ont écrit en couleur « I love mi (me) », « dialogo » (dialogue), ou encore « bellissimo » (très beau). Trois autres adolescents sont occupés à repeindre en rouge et vert (deux des quatre couleurs du drapeau érythréen) les armoires murales de la pièce. Le calme et le silence, inhabituels pour des jeunes de cet âge, frappent dès qu’on entre dans la pièce.

« Je fais ce métier par vocation, j’aime me confronter à l’autre et à d’autres cultures. Au centre de mon travail, il y a l’échange, non pas l’assistance», dit Federico Bettini. « ». Il est entre-temps presque midi, et de bonnes odeurs d’épices montent des étages inférieurs. Parfois, Federico est invité par les pensionnaires à goûter leurs spécialités.

Et chaque jeudi soir, tout le monde mange l’injera, une sorte de grande crêpe érythréenne ou éthiopienne. Il est important que ces jeunes, tout en assimilant notre culture, conservent leurs racines et leur identité, dit le responsable du foyer, qui peut compter sur une équipe motivée de quatre personnes, dont une psychologue et un médiateur culturel, auxquelles s’ajoutent encore un cuisinier.

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