« Sur votre gauche, la célèbre rue des Granges, où vivait l’aristocratie genevoise», déclame la guide. Dans la Vieille-Ville, l’étape est incontournable. Les touristes jettent un œil attentif aux hôtels particuliers alignés du «bon» côté, celui des numéros pairs. Mais ils n’ont pas d’autre choix que de faire marcher leur imagination, les grandes portes closes et protégées par des codes ne laissant rien deviner des cours intérieures. Ici, le luxe ne s’affiche pas. Les demeures sont, pour la plupart, encore habitées par les familles patriciennes protestantes qui ont fait une partie de l’histoire de Genève aux XVIIIe et XIXe siècles.

Un fief

Construits il y a trois siècles par des réfugiés réformés chassés par la révocation de l’Edit de Nantes, les hôtels particuliers ont pris la place des granges et des écuries de la rue qui s’appelait alors «derrière les Granges». «C’est là que se sont établis les membres du patriciat genevois, qui gouvernait la petite République. Le pouvoir financier et culturel y était concentré», relate l’historien Bernard Lescaze. Avec la révolution radicale de James Fazy en 1846, une page s’est tournée.

La rue des Granges demeure toutefois un fief bien gardé par ses résidents: les Reverdin, les Boissier, les de Saussure, ou encore, les Dominicé. Ancien professeur de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, Pierre Dominicé n’y habite plus. Mais ses neveux sont propriétaires du numéro 4: «Dans l’esprit de cette génération, il est important que ça reste dans la famille. Ce ne sont pas des lieux que l’on met en vente. Ce qui fait la singularité de cette rue, c’est le fait que les enfants se sont débrouillés pour y vivre.» Au 10, le psychiatre Christian de Saussure ne vendrait lui non plus pour rien au monde.

Signe que le prestige de la rue s’étend loin à la ronde, des célébrités y ont élu domicile, comme l’artiste Yoko Ono au 16, le pilote Jean Alesi au 6, et feu le chorégraphe Roland Petit avec son épouse Zizi Jeanmaire, au 16. Les «étrangers», comme on appelle ceux qui ne font pas partie du milieu, tentent d’acheter. Ou, à défaut, louent: pour financer les coûteux travaux d’entretien, les propriétaires ont saucissonné les immenses espaces pour en faire des appartements. Leur prix? «Ceux du marché», dit Christian de Saussure.

Au Cercle de la Terrasse

Ce psychiatre, dont l’ancêtre est Horace Bénédict de Saussure, premier à avoir gravi le Mont-Blanc en 1786, accueille chaleureusement dans la demeure familiale. Loin du cliché: «Un sucre ou pas du tout?»… Derrière sa porte, un insoupçonnable jardin intérieur surplombe la place Neuve. A l’intérieur, Christian de Saussure présente la galerie de fresques du XVIIe, retrouvée derrière les boiseries de son salon. «Elles font partie des plus anciennes peintures polychromes sur plâtre connues en Suisse romande», précise-t-il.

Ce salon, une pièce étroite mais pétrie d’histoire, fut le lieu de réunion du sélect Cercle de la Terrasse. «On venait y discuter entre gentilshommes, accompagnés de mercenaires qui se battaient devant la porte du Molard pour arbitrer les éventuels désaccords.»

Le Cercle de la Terrasse est installé à l’Athénée, mais reste le repaire des banquiers et de ceux qui peuvent prétendre à une certaine influence dans la société genevoise. Christian de Saussure, ex-député au Grand Conseil et constituant, en est membre. Il a également sa carte au Parti libéral-radical et fait partie de la Fondation Hans Wilsdorf. Mais assure qu’il ne doit pas ces mandats à son adresse. «Ce n’est plus un lieu où s’exerce un pouvoir reconnu, où l’on prend des décisions d’un immeuble à l’autre. Mais elle est habitée par des gens qui ont du pouvoir, nuance-t-il. Le pouvoir patricien n’existe plus en tant que tel.» La rue des Granges constitue le gage d’une renommée. L’Etat ne s’y est pas trompé: il a acquis en 1955 l’Hôtel de Sellon, 2, rue des Granges, pour y accueillir ses hôtes de marque.

Les banquiers privés, eux, ont migré à la campagne, dans les communes de Vandoeuvres, Jussy ou Anières. La Vieille-Ville a le défaut d’être bruyante. Dans la cité, l’industrie a perdu de l’importance et la Genève internationale en a gagné. Le pouvoir s’est dilué.