Si l’avenir de leur canton, grevé d’innombrables blocages, préoccupe les Genevois, des initiatives privées se succèdent, qui visent à donner un caractère constructif à l’impatience. En 2005, c’était un concours d’architecture organisé par la section genevoise de la Fédération des architectes suisses qui ouvrait la voie au processus de mise en valeur de la friche de la Praille-Acacias-Vernets (PAV). La Chambre de commerce, d’industrie et des services de Genève (CCIG) avait alors soutenu le projet. Aujourd’hui, elle-même ouvre les feux en offrant à la réflexion publique une étude qu’elle a voulue et commanditée auprès du Laboratoire de la production d’architecture (LAPA) de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), fondée et pilotée par le très renommé architecte Harry Gugger.

A l’origine de cette décision, l’absence aiguë de dessein général pour le canton, le besoin de vision globale afin d’y inscrire les projets d’aménagement du territoire et d’équipement en infrastructures, décisifs pour l’essor futur et dont le besoin se fait pressant. «Impossible de continuer d’agir au coup par coup, explique le directeur de la CCIG, Jacques Jeannerat. C’est pourquoi nous avons voulu produire une étude d’intérêt général qui réponde aux besoins des entreprises et du bon développement économique.» Présenté hier et montré une semaine durant au Kiosque des Bastions, le projet fera l’objet d’une table ronde le 20 avril, à laquelle sont conviées les autorités genevoises. Le document qui le résume, fruit de la recherche poursuivie en toute liberté académique, deux semestres durant, par l’équipe du LAPA – un groupe d’étudiants piloté par le professeur Gugger et ses assistants – présente plusieurs caractères originaux.

Comme son titre l’indique, Une Constitution urbaine pour Genève énonce des principes fondamentaux au nom desquels agir. Elle forme un tout cohérent, elle exprime une vision de l’avenir.

En cela, ce texte ne se présente pas comme une alternative à d’autres propositions mais offre une plate-forme de réflexion. Ainsi, il ne prétend pas se substituer au vaste Projet d’agglomération franco-valdo-genevois actuellement en cours de développement. Cependant les démarches diffèrent sensiblement, les chercheurs du LAPA estimant que leur travail, limité au seul canton de Genève, peut constituer un apport complémentaire.

Les uns et les autres se trouvent confrontés à la même question capitale: où et comment héberger les 100 000 habitants supplémentaires attendus d’ici à 2030, pour lesquels il faudra construire, d’ici là, quelque 50 000 logements? Selon le LAPA, la seule issue réside dans une ville beaucoup plus compacte, avec, en corollaire, une campagne préservée.

Les «trois voies pour changer Genève» passent donc, en premier lieu, par une sérieuse densification urbaine, en exploitant les possibilités offertes par la zone de la Praille, le secteur ­Cointrin-Cornavin ainsi que la couronne urbaine (Onex, Lancy, Carouge, Florissant). Auxquelles s’ajouteraient les quartiers au fil du Rhône aujourd’hui occupés par l’industrie, ainsi que les quartiers dans les centres périphériques.

En second lieu, il s’agirait de valoriser la proximité de l’aéroport et de transformer en gare internationale celle de Cointrin afin de soulager Cornavin. En troisième lieu, un réseau de transports renforcé et coordonné, assorti d’une ligne circulaire (un RER par exemple), traversée souterraine du lac comprise, et complété de «parc + ride», viendrait irriguer les zones urbaines. L’achèvement du chaînon manquant entre Cointrin et Chambésy rendrait possible la liaison directe en direction de Lausanne. Et la troisième voie autoroutière et ferroviaire entre Genève et Lausanne ranimerait un système aujourd’hui à bout de souffle. Enfin, le transport public fluvial est proposé pour relier les nouvelles zones de logement.

Ces propositions, fortement résumées, ne tombent pas du ciel. Elles ont souvent été longuement débattues par les Genevois. Elles se trouvent ici associées pour former un paysage d’ensemble. Et elles s’accompagnent de mesures telles que considérer le développement du PAV comme une opportunité majeure de construire la ville dans la ville; dans les limites de la couronne urbaine, changer l’affectation des zones agricoles en zones à bâtir, hors de ces limites, les conserver afin de prévenir l’étalement urbain; favoriser la construction de tous types de logements; prévoir de grands espaces verts; renforcer le système des coopératives de logement; encourager aussi l’investissement privé dans ce domaine, ainsi que les partenariats public-privé notamment en matière d’infrastructures.

Parmi les assouplissements souhaités figurent l’adaptation des règlements de construction, la modification de la loi trop restrictive sur les démolitions, transformations et rénovations.

Enfin, au chapitre des propositions explosives, les chercheurs du LAPA suggèrent d’améliorer l’administration de l’aménagement du territoire en regroupant canton et Ville en un département unique, avec pour coordinateur le futur architecte cantonal. Sans hésiter, ils conseillent la réinvention des frontières politiques, la mise en place de nouvelles collaborations, la création d’entités nouvelles. «Osez l’idée de deux cantons», lancent-ils: un canton Genève-Ville (Genève-Carouge-Lancy) et un canton Genève-Campagne, sur le modèle bâlois.

En d’autres mots, ils invitent à rêver Genève sous toutes ses coutures, pour mieux la construire ensuite.

Exposition: Restaurant du Kiosque des Bastions. Du 16 au 21 avril,de 9h à 22h. Table ronde: Visions stratégiques et urbaines pour le canton de Genève Palais de l’Athénée, salledes Abeilles, le 20 avril à 18h30.

«Impossible de continuer d’agir au coup par coup»