Le 1er septembre, Reto Braun fêtera une année à la tête de la Poste suisse. Une année au cours de laquelle ce manager, qui fut patron outre-Atlantique, a entrepris de réformer l'une des dernières entreprises publiques, véritable institution désormais confrontée à la concurrence. Il a donc lancé le programme «Optima» (lire ci-dessous). Aujourd'hui, il se dit lui même étonné du bon accueil qui lui a été réservé. Pourtant, les choses ne vont pas sans mal. Les syndicats s'inquiètent, craignant que le souci de rentabilité désormais incontournable ne prenne le pas sur le maintien de l'emploi et du service public.

Des problèmes de fonctionnement sont venus encore compliquer les choses. Le 31 mai, La Poste était passée de douze à trois centres techniquement sophistiqués de distribution des colis. Il y a quelques jours, des dysfonctionnements informatiques graves ont obligé l'entreprise à rouvrir deux anciens centres et à réengager du personnel. Reto Braun dit ne pas sous-estimer ces problèmes.

Le Temps: Comment voyez-vous La Poste du IIIe millénaire?

Reto Braun: Difficile d'anticiper de vingt ou trente ans le développement de La Poste, ne serait-ce qu'en raison des progrès technologiques. Par contre, dès mon arrivée, nous avons mis en place un plan stratégique sur quatre ans approuvé par la Confédération. C'est une réforme en profondeur de La Poste, liée notamment à la perte des subventions télécoms. Avec ce programme, il s'agit pour l'entreprise de fonctionner sans perdre de vue sa mission particulière. Après une année, j'ose dire que si c'était à refaire, je ne changerais rien.

– La rentabilité prime-t-elle désormais sur la notion de service public?

– Je ne suis pas de ceux qui pensent que concilier service public et rentabilité tient de la quadrature du cercle. Cela prendra sans doute du temps, nécessitera des modifications dans la structure même de l'entreprise, mais c'est possible. Plus que compatibles, les deux notions sont complémentaires: pour remplir notre mission, il nous faut de l'argent.

– Quels sont les objectifs prioritaires de votre stratégie?

– La réforme est structurée autour de trois axes: une meilleure conscience des coûts d'abord. Ça ne signifie pas forcément des coupes drastiques. Mais, sur un chiffre d'affaires de 5,6 milliards, il est toujours possible de gagner ici où là. Deuxième axe, les prix. Prenez les tarifs du courrier: en comparaison avec les autres postes nationales et les entreprises de distribution privées, nous sommes largement les moins chers. C'est un potentiel (une hausse des tarifs postaux en fonction du poids a été annoncée début juillet, ndlr). Troisième piste, le développement de nouveaux produits.

– Du point de vue des offices postaux, qu'est-ce qui va changer?

– Certains bureaux vont sans doute disparaître. La qualité du service public ne dépend d'ailleurs pas de leur nombre. En revanche, d'autres offices offriront plus. Non pas des bonbons ou des périodiques, comme c'est le cas dans d'autres pays, mais des produits offrant une plus grande marge de bénéfices, dans le domaine de la téléphonie par exemple.

– La Poste sera-t-elle obligée de supprimer des prestations?

– La grande originalité de la Poste suisse est sa diversification. Elle repose sur cinq piliers fondamentaux: le courrier, les colis, les paiements, les banques de données et la couverture du territoire. Tout fonctionne très bien – sauf les paquets, mais c'est provisoire.

– La Poste a dû rouvrir d'anciens centres pour faire face à des problèmes de distribution des colis. N'est-ce pas un désaveu de la politique entreprise?

– Les problèmes auxquels nous avons été confrontés n'ont rien à faire avec la stratégie. Je suis convaincu que, sur ce plan, nous visons juste. Ce qui ne veut pas dire que je sous-estime les difficultés en question: j'ai engagé les meilleurs spécialistes du monde pour les régler. Et d'ici à la fin de l'année, tout sera rentré dans l'ordre.

– Comment voyez-vous l'image de La Poste aujourd'hui?

– Elle est restée fantastique. La confiance des gens est immense, et leurs attentes à sa mesure. Notez que cela rend encore plus difficile la mise en place d'éléments provenant de la logique économique, considérés comme opposés à la tradition de l'institution. D'où la résistance des syndicats face aux réformes entreprises. C'est là que la communication interne s'avère essentielle: pour être motivé, il faut que le personnel soit conscient des objectifs.

– Que signifient les progrès de la communication électronique pour cette entreprise?

– Outre la communication interne, nous comptons devenir leader en matière de commerce électronique. Un concept en plein essor en Suisse, qui plus est parfaitement compatible avec notre logistique, du fait des trafics postaux qu'il génère. Nous allons d'ailleurs lancer un nouveau projet. Il sera bientôt possible d'aller faire ses courses à La Poste: les produits commandés par Internet depuis un office seront livrés à domicile. Ce ne sera pas rentable cette année, ni l'année prochaine. Mais il y a un potentiel fantastique.

– Comment situez-vous les prestations de La Poste par rapport à celles d'une banque?

– Nous n'exerçons que les activités qui figurent au «passif» d'une banque, comptes et fonds de placement. Pour que nous soyons réellement comparables, il faudrait que nous proposions également les services qu'elle a à son «actif», crédits et hypothèques. Pour l'instant, nous n'avons ni les moyens, ni les structures pour le faire.

– Ce qui veut dire que La Poste ne fera jamais de la finance son activité principale?

– «Never say never.» La finance constitue un aspect important dans notre stratégie. Cela dit, ce serait un très gros pas. Pour l'instant – c'est-à-dire pour les trois ans à venir –, ce n'est pas à l'ordre du jour. Mais si notre unique propriétaire était d'accord, pourquoi pas?

– La Poste pourrait-elle un jour entrer en Bourse?

– Ce serait possible. Mais, pour cela, il faudrait qu'elle fasse des bénéfices, qu'il y ait de grosses innovations. Bref: qu'elle présente un certain attrait, susceptible d'attirer les investisseurs. Disons que cela aussi, ça n'est pas encore au programme, mais ce n'est pas exclu.

– Dans cette hypothèse, ne craignez-vous pas une tension entre la mission de La Poste et les exigences de la valeur actionnariale?

– Non. Ce que j'ai dit à propos des liens entre service public et rentabilité est aussi valable par rapport aux exigences des actionnaires, celles-ci seraient loin de constituer un poids pour l'entreprise.