La barre symbolique des 30 000 travailleurs frontaliers vient, en janvier, d'être franchie dans le canton de Genève, et celle des 10 000 dans le canton de Vaud. Le chiffre genevois est encore loin du record obtenu en 1991 avec 31 740 titulaires du fameux permis G, mais il confirme la nette progression régulière depuis août 1998, date à laquelle le canton ne comptait plus que 27 104 frontaliers. Intimement liée à l'état santé de l'économie locale, cette tendance est dominante dans tous les cantons romands. Avec environ 3750 frontaliers en décembre 2000, le Jura se rapproche du niveau de 1991, qui culminait à 3850 permis, et efface le mauvais score de 2900 réalisé en 1997.

Cette forte progression touche particulièrement certains secteurs de l'économie suisse. C'est notamment le cas du bâtiment, de l'informatique et des professions de la santé. Dans cette dernière catégorie, les besoins à Genève sont tellement importants qu'un fonctionnaire de l'Office de la population note que désormais «deux listes de trente demandes de permis sont examinées chaque mois, alors qu'avant seule une liste était déposée».

Attirés par un emploi au salaire avantageux, certains quittent leurs employeurs français pour travailler de l'autre côté de la frontière. Jean-Pierre Buet, maire de Viry, une commune de 3500 habitants située en Haute-Savoie, raconte comment il est difficile de retenir le personnel qualifié: «Récemment, les unes après les autres, toutes les infirmières et les aides-soignantes qui travaillaient dans la maison de retraite de la commune ont démissionné pour rejoindre les établissements genevois. Pour les remplacer, nous avons engagé du personnel temporaire, mais leur manque d'expérience fragilise la sécurité des patients.» La pénurie de main-d'œuvre touche désormais plusieurs secteurs, ceci d'autant plus que l'activité économique a également fortement progressé en France.

Sabine von der Weid représente la Fédération genevoise des syndicats patronaux (FSP) à la commission tripartite chargée de donner un préavis pour l'obtention des permis frontalier. Elle a remarqué que cette commission était devenue moins rigide. «Normalement, seuls les Français peuvent obtenir un permis G, mais nous avons étendu cette possibilité à tous les ressortissants de l'Union européenne domiciliés en France voisine. Genève ne peut délivrer que 748 permis de travail B par an. Et de nombreuses sociétés qui se sont installées sur le canton avaient besoin d'autorisations de travail pour leurs employés. Le permis G nous a apporté une solution», souligne Sabine von der Weid. Autre exemple de cette souplesse: les diplômes ne sont plus systématiquement requis. «Même sans certificat, un électricien d'une dizaine d'années d'expérience pourra travailler à Genève», note la représentante de la FSP.

Une autre entorse à la règle est régulièrement pratiquée par les maires des communes françaises. L'une des conditions pour obtenir le permis tant désiré est d'être domicilié en zone frontalière depuis au moins 6 mois. «Ça m'est déjà arrivé de signer un certificat de résidence pour quelqu'un qui s'est installé dans ma commune, la veille», reconnaît Jean-Pierre Buet. «Beaucoup de maires signent ce papier, car il est synonyme d'emploi», précise Jean-François Besson, secrétaire général du Groupement transfrontalier européen.

L'influence des bilatérales

Néanmoins, dès l'entrée en vigueur des accords bilatéraux, cette règle des 6 mois aura disparu. Le permis frontalier sera valable 5 ans contre 1 an jusqu'à maintenant, et l'angoisse annuelle de ne pas obtenir son renouvellement n'existera plus. La période actuelle est faste pour les frontaliers. Cependant, beaucoup craignent qu'une récession mette fin à cette embellie. En ce moment, la faiblesse de l'euro leur offre, grâce au change, une augmentation de salaire de 7%. L'an passé, le franc suisse représentait 4 FF, il vaut aujourd'hui 4,3 FF. «Individuellement les frontaliers sont heureux de cette différence, mais ils ont peur qu'avec un franc suisse fort, l'exportation, puis la production ralentissent, et qu'en conséquence ils soient licenciés», note Jean-François Besson.