La plus grande mobilisation militaire depuis la Seconde Guerre mondiale a été décidée ce lundi en Suisse: 8000 soldats. A la demande des cantons, ces derniers prêteront bientôt main-forte aux autorités régionales dans les hôpitaux, sur les routes, aux frontières et dans les aéroports de tout le pays. Ordinairement cantonnés aux exercices de casernes, les hommes et femmes en gris-vert vont soudainement passer de l’ombre à la lumière et du théorique à la pratique. Une occasion en or pour l’armée de milice de démontrer son efficacité et de redorer son blason.

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Le peuple suisse reconnaissant

En début d’année, l’armée suisse faisait avant tout parler d’elle pour deux raisons: la réforme du service civil, qui vise à empêcher le maximum de militaires à convertir leurs jours de service restants en service civil – ce qui est de plus en plus fréquent en raison d’un certain désamour pour l’école de recrues. Et le renouvellement des forces aériennes, qui prévoit un budget de 6 milliards destiné à l’achat de nouveaux jets dont la marque ne sera pas connue au moment de la votation – ce qui est également critiqué comme une tactique visant à éviter un nouvel échec devant le peuple après celui du Gripen en 2014. Les récentes révélations concernant les dépenses excessives des cadres militaires complètent le sombre tableau dont l’armée – et sa réputation – a fait les frais ces dernières années.

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Et puis le coronavirus est arrivé. Les troupes ont été mobilisées et, depuis quelques jours, les réseaux sociaux gazouillent soudainement de louanges populaires. Mobilisé par SMS ce lundi, Quentin confirme cet inattendu élan de gratitude: «J’ai reçu beaucoup de messages de soutien, dit-il. De la part de connaissances plutôt favorables au service militaire mais aussi d’autres personnes habituellement extrêmement sceptiques quant à son utilité.» En formation depuis quelque jour à Airolo (TI), le sanitaire observe par ailleurs la «très grande concentration» qui règne en caserne. «Il n’y a pas un bruit et tout le monde est extrêmement appliqué. Je n’ai jamais vu une pareille intensité sur une place d’armes auparavant.»

Porte-parole de l’armée, Daniel Reist atteste également de «l’immense motivation» constatée par le chef des troupes, Thomas Süssli, en visite mardi soir à Stans (NW) auprès des soldats mobilisés d’urgence. «Nous avons une mission, dit le communicant: nous nous entraînons pour l’assumer. Et nous pouvons montrer ici que nous pouvons et que nous savons remplir nos devoirs.»

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«L’armée n’aide que dans des tâches civiles»

Spécialiste dans le domaine de la sécurité et rédacteur en chef de la Revue militaire suisse, Alexandre Vautravers veut croire que la crise actuelle démontrera l’utilité des investissements militaires passés: «Que ce soit dans le domaine de la santé ou de la sécurité, toute une série d’acquisitions sont parfois critiquées jusqu’au jour où on en a vraiment besoin. Le système est mal jugé par temps calme car il sert peu. Aujourd’hui on voit que la préparation paie et que la population en prend acte. Le système de milice sortira grandi de cette épreuve. Si l’on arrive à former des recrues en quelques semaines, il faut toutefois entre dix et vingt ans pour former et entraîner les spécialistes de la logistique et de la planification mobilisés aujourd’hui. Ces compétences s’acquièrent sur de nombreuses années, d’où la nécessité de les maintenir en tout temps. Ce n’est pas quand l’eau monte qu’il faut commencer à agir.»

Sans sous-estimer le soutien des troupes en période de pandémie, le conseiller national Fabien Fivaz (Vert/NE) apporte quelques bémols à cette vision des choses. Membre de la Commission de politique de sécurité de la Chambre basse, le Neuchâtelois considère la période actuelle comme un «crash-test» qui permettra de juger des véritables capacités des forces armées: «On voit que, le plus souvent, les forces militaires viennent en soutien aux civils dans des tâches civiles – et non dans le domaine militaire. Que ce soit lors de cette crise dans le domaine hospitalier ou logistique, ou en période de sécheresse estivale pour apporter de l’eau aux vaches. L’engagement actuel est évidemment le bienvenu. Sachant que les ressources sont à disposition, pourquoi ne pas les utiliser? Cependant une fois cet épisode passé, il sera indispensable de faire le bilan pour voir ce qu’il vaut la peine de conserver, et ce qui est dispensable.» Selon les derniers chiffres disponibles, soixante demandes d’assistance en provenance de douze cantons étaient ce mercredi en cours de traitement dans les bureaux de l’état-major militaire helvétique.

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