Les élèves reprendront-ils le chemin de l’école avant la fin de l’année? La question taraude parents, enseignants et départements cantonaux, les yeux rivés sur un éventuel ordre de marche de Berne. Cet attentisme est vécu par certains parents comme un genre de glaciation scolaire, par les autres comme une charge insurmontable. Et ce sentiment partagé que la tâche de l’enseignement à distance revient aux seuls enseignants, peu épaulés par leur département. En quelques jours, la plupart des professeurs ont en effet réussi l’exploit de recréer les classes sous forme virtuelle, avec une belle créativité. Mais cette improvisation forcée conduit à tourner les regards vers les ministres de tutelle.

«Pas de leadership au DIP, ni sur les méthodes, ni sur les contenus»

A Genève, le syndicat du Cycle d’orientation (Famco) critique la communication du Département de l’instruction publique (DIP) et évoque dans un même élan une perspective de progression compromise et des élèves largués: «On ne sent pas de leadership au DIP, ni sur les méthodes, ni sur les contenus, estime Julien Nicolet. Je lui reproche d’avoir fait l’autruche en pensant pouvoir faire l’école comme d’habitude, alors que les outils et les compétences manquent, chez certains élèves comme chez certains enseignants.»

Selon un sondage de ce syndicat (sans prétention de représentativité mais indicatif), la participation aux cours et les retours de devoirs sont nettement insuffisants. «Le DIP devrait profiter de ce temps de latence pour élaborer une vision à long terme, en posant des questions aux élèves sur leur rapport à l’école, au savoir, à l’apprentissage», poursuit le syndicaliste. Ou à tout le moins, plancher sur les différents scénarios, estime Samuel Rohrbach, du Syndicat des enseignants romands (SER): «Celui d’une reprise le 3 mai, pour tous ou partie des élèves, ou celui du prolongement. On souhaite évidemment une reprise au moins deux semaines avant les vacances d’été.»

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La conseillère d’Etat genevoise Anne Emery-Torracinta assure travailler sur les différentes options, sans en dire plus, arguant du respect des prérogatives du Conseil fédéral: «La seule décision qui a été prise par la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP) est de ne pas décaler l’année en mordant sur les vacances. Les conditions pour la valider ne sont donc pas encore formellement arrêtées. Elles dépendront sans doute aussi de la date possible de reprise.» En ce qui concerne les examens pour les classes terminales, elle s’en remet aussi au Conseil fédéral, notant «qu’en l’absence de décision contraire, les cantons maintiennent donc les examens».

Président de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), Jean-Pierre Siggen serait soulagé que l’école reprenne quelques semaines avant l’été, ce qui permettrait de consolider le programme, de toute façon bouleversé: «Dans le cas contraire, cela impliquerait un tout autre investissement en termes d’enseignement à distance et des problématiques plus aiguës quant aux examens.»

«De la sculpture sur nuages»

Les examens sont aussi le premier souci de la conseillère d’Etat vaudoise Cesla Amarelle, qui ne craint pas de préciser sa préférence: «Le scénario le plus sérieux serait de constater l’impossibilité pratique à organiser les examens d’apprentissage (CFC). Nous n’avons ni les experts ni les machines.» Attentive aux bruissements bernois, Cesla Amarelle observe que la tension s’exprime d’une part entre petits et grands cantons, ceux-là étant plus sceptiques sur la tenue des examens, et d’autre part entre organisations professionnelles de branches et la CDIP. «La Suisse étant le pays du consensus, je vois assez bien se dessiner une solution à géométrie variable, poursuit-elle. Quant aux scénarios de la reprise scolaire, c’est de la sculpture sur nuages. Ne plus ouvrir les écoles pour cette année scolaire est une possibilité que je peux envisager. L’argument sanitaire pourrait y conduire et il doit prévaloir.»

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Vivre au jour le jour, sans certitudes ni perspective, voilà une problématique accablante pour les institutions. Si on voit des entreprises redoubler de créativité, on ne peut attendre de même de la machine étatique, moins flexible. D’où ce sentiment que la débrouillardise individuelle supplée à l’inertie institutionnelle. Un phénomène encore renforcé par le rétropédalage de l’école, qui a réduit l’ambition de l’enseignement à distance, devant les critiques syndicales et la panique de certains parents dépassés: elle préconise désormais de s’en tenir à la consolidation des savoirs sans imposer l’acquisition de nouvelles connaissances. Ce qui met en rage ce père de deux collégiens genevois: «Le DIP a baissé les bras devant l’argument fallacieux du renforcement des inégalités. Voici les élèves en situation de quasi-stabulation libre.»

Une opinion que ne partage pas le député PLR Jean Romain, pourtant peu connu pour sa tendresse à l’égard du DIP: «Le département ne peut pas former les enseignants du jour au lendemain, tout est à inventer. Beaucoup de professeurs s’en sortent très bien, d’autres font face à leurs limites. Mais il faut relativiser. Perdre un tiers d’année sur un cursus scolaire complet, ce n’est pas si grave que cela.»