L'Hermitage. Pour un grand nombre d'amateurs d'art, la maison de maître proche du bois de Sauvabelin est le rendez-vous obligé de toute visite culturelle en terre vaudoise. Toutefois, certains de ses visiteurs ont aussi pu se poser la question de l'origine de cet espace de verdure d'où la vieille ville de Lausanne reste visible. L'ouvrage de l'historien François Vallotton, (L'Hermitage, une famille lausannoise et sa demeure), permet d'apporter quelques réponses.

Se pencher sur l'histoire de l'Hermitage, c'est se pencher sur le mode de vie des familles de la haute bourgeoisie lausannoise du XIXe siècle, avec ses règles et son influence sur la capitale vaudoise. L'histoire de la propriété est ainsi intimement liée à celle de la famille Bugnion, dont le parcours témoigne des mutations politiques et sociales qu'a connues Lausanne entre le XVIIIe et le XXe siècle.

La saga familiale débute par l'acquisition du domaine de l'Hermitage par Charles-Juste Bugnion, en 1841. Par son père, Charles-Timothée Bugnion, Charles-Juste descend en droite ligne des autorités protestantes de la ville (son grand-père était diacre de l'Eglise de Lausanne). Il prend la direction de la Banque Bugnion en 1834, suite au décès de son père. Sa connaissance du milieu immobilier lui permettra de devenir très vite un des principaux intermédiaires de la vie économique lausannoise. Cette situation va l'amener à s'investir dans le développement de la capitale vaudoise, tant sur le plan économique qu'urbain. En achetant le domaine de l'Hermitage, Charles-Juste ne va pas seulement affirmer sa position sociale en acquérant une propriété imposante; il va aussi anticiper l'évolution du tissu urbain de la région lausannoise. En adjoignant à son domaine plusieurs parcelles de tailles plus modestes, Charles-Juste pouvait espérer également voir la valeur foncière de ses terres augmenter au fil du temps. En tant que banquier, il s'investira aussi personnellement dans la création d'une ligne de chemin de fer entre Lausanne et Berne. Charles-Juste sera partie prenante dans le projet de funiculaire qui reliera Ouchy au centre-ville dès 1877. Cependant, la prise du pouvoir municipal par les radicaux en 1881 va marquer, pour les membres du Parti libéral dont Charles-Juste fait partie, un ralentissement de leurs activités économiques. Paradoxalement, cette situation lui permettra de se concentrer sur des activités sociales et culturelles, permettant ainsi à la famille Bugnion de garder son influence dans les élites locales.

Le domaine de l'Hermitage a peu changé depuis que Charles-Juste Bugnion en a posé les fondations en 1851. La maison de maître devient vite le passage obligé de la vie mondaine lausannoise. Elle sera rapidement un des lieux de rassemblement privilégiés du Parti libéral et des fidèles du culte protestant libre, refusant, dès 1847, de se soumettre à la tutelle du pouvoir radical. Ce statut très mondain aura une importance sur la carrière professionnelle de Charles-Juste Bugnion, fêtes et autres réunions mondaines lui permettant en effet de fidéliser une clientèle locale ou de passage. Outre les mondanités, les réceptions organisées à l'Hermitage permettent aux familles de la société bourgeoise de l'époque d'arranger des rencontres entre leurs rejetons et de leur trouver de cette manière un conjoint issu du même milieu. Tout cela sous l'œil inquisiteur des mères de famille, chargées de s'assurer de la bonne réputation (morale et financière) du potentiel nouveau membre de leur clan. Même si l'amour entre deux époux constituait un élément dont il fallait tenir compte dans un mariage, il n'était alors pas le plus important. Des facteurs tels que le milieu social, la fortune et la religion devaient également être pris en compte. Un mariage se concluait moins entre deux individus qu'entre deux maisons.

Cette sociabilité se raidira quelque peu avec la nomination de Charles-Auguste, fils de Charles-Juste, à la tête de la Banque Bugnion. Les réunions mondaines réunissant l'élite lausannoise laisseront la place à des petits goûters destinés à la clientèle internationale de l'institut bancaire lausannois. Le domaine de l'Hermitage finira même par se refermer sur lui-même lorsque Paul, neveu et successeur de Charles-Auguste, sera contraint de cesser toute activité professionnelle à la suite de problèmes de santé. La Banque privée Bugnion est reprise en 1964 par l'UBS et l'Hermitage perd ainsi sa raison d'être en tant que vitrine de respectabilité. Le poids croissant des charges et la volonté affichée des descendants de la famille Bugnion de ne plus vivre à l'Hermitage conduiront les propriétaires à donner au domaine l'orientation culturelle que les Lausannois lui connaissent aujourd'hui.

François Vallotton, L'Hermitage, une famille lausannoise et sa demeure, Lausanne: La Bibliothèque des Arts, 2001, 146 pages.