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Retraites: le film des 100 ultimes heures de la réforme

C’est un véritable thriller qui s’est joué au Palais fédéral entre le 14 et le 17 mars dernier à propos de la réforme des retraites. Récit d’une semaine folle qui entrera dans l’histoire politique suisse

Sous la Coupole, on n’avait plus connu pareille tension depuis le 12 décembre 2007, date à laquelle le parlement avait évincé Christoph Blocher du Conseil fédéral. Jeudi 16 mars 2017, le temps semble s’arrêter quelques secondes lors de la votation décisive. Dans un climat houleux sur fond de pressions et de menaces, le ministre de l’Intérieur Alain Berset finit par sauver sa réforme pour une seule voix. Le Temps a reconstitué les dernières passes d’armes.

Une chronique: L’AVS livrée aux passions

Mardi 14 mars 2017

L’heure du dénouement approche. Cela fait désormais plus de 170 heures que le Conseil national et le Conseil des Etats se chamaillent sur cette réforme des retraites. Deux ans qu’ils se livrent à une interminable partie de ping-pong. Les trois présidents de droite, Albert Rösti (UDC), Petra Gössi (PLR) et Martin Bäumle (Vert’libéraux) ont mis la pression. Dans une scène digne du serment du Grütli, ils ont clairement fait comprendre qu’ils ne porteraient aucune responsabilité en cas d’échec.

Ce soir, on joue les prolongations en conférence de conciliation. A 17h30, 26 membres issus des deux Commissions de la santé s’enferment dans la salle 287 du Palais fédéral. Pour comprendre ce blocage, il faut remonter à septembre 2015. Juste avant les élections fédérales, la Chambre haute a privilégié une solution incluant une hausse des rentes AVS de 70 francs par mois pour combler la baisse du taux de conversion dans le deuxième pilier.

Une version cimentée par Paul Rechsteiner (PS), Urs Schwaller (PDC) et Christine Egerszegi (PLR), peu avant que ces deux derniers ne prennent leur retraite politique. Un an plus tard, la Chambre du peuple, où l’UDC et le PLR détiennent désormais la majorité, a balayé cette «hausse arrosoir» pour les nouveaux rentiers, préférant offrir des compensations dans la prévoyance professionnelle.

La séance n’a pas débuté que résonne la première fausse note. Président de la Commission de la santé (CSSS) du sénat, Konrad Graber (PDC/LU) a pris place au bout de la table, invitant son homologue de la commission du National, Ignazio Cassis (PLR/TI), à l’y rejoindre. Mais celui-ci préfère s’asseoir parmi les siens. La gauche y voit un signe que le Tessinois, qui est aussi chef du groupe PLR, porte une casquette de trop. Un faux procès, selon l’intéressé: «Je n’ai fait que suivre la règle», assure-t-il.

Un climat de défiance s’est installé et la droite ne se fait guère d’illusions: «Tu verras, toutes les décisions seront prises à 14 voix contre 12», glisse Heinz Brand (UDC/GR) à l’un de ses collègues. Craignant d’être minorisée à chaque fois, la droite doute que le centre gauche soit apte au compromis. «Etes-vous vraiment prêts à discuter des 70 francs?» demandent notamment Alex Kuprecht (UDC/SZ) et Toni Brunner (UDC/TG), ce dernier déposant même une motion d’ordre. Il gagne le vote, mais c’est un vote pour rien.

Après plus d’une heure de polémique stérile, on entre tout de même dans le vif du sujet. Dans le camp du centre gauche, les socialistes se font discrets. Ils laissent au PDC le soin de diriger la manœuvre et de tenir le cap. La hausse de la rente AVS de 70 francs par mois fera partie de la solution. La droite, qui voici un an encore était sûre qu’elle arriverait à diviser le PDC sur ce point, doit se rendre à l’évidence: elle n’y parviendra pas. Dans un premier temps, la commission entérine cette hausse des rentes AVS, mais elle rabote l’augmentation de la TVA à 0,7%, contre 1% prévu par le Conseil des Etats.

A la pause de 21h20, le PLR et l’UDC sont frustrés, mais ce n’est pas fini. Konrad Graber propose d’abaisser encore le taux de TVA à 0,6% pour parvenir à celui qu’a toujours proposé le Conseil national. Le signal est clair: éviter de faire perdre la face à l’adversaire, mais aussi rassurer les associations patronales, réticentes à toute hausse marquée de la TVA.

La droite n’est pas prête à accepter ce «cadeau empoisonné» et les esprits s’échauffent à nouveau: «Que vous fixiez ce taux à 0 ou à 2%, cela m’est égal. Je voterai contre cette réforme», s’irrite Alex Kuprecht. La gauche est tout aussi furieuse. En voyant la droite refuser le taux de TVA qu’elle souhaitait pourtant, elle l’accuse de pratiquer une «politique de la terre brûlée». «La droite a voulu alourdir la réforme pour diminuer ses chances en votation», déplore un socialiste

A 21h45, le paquet final est adopté. Par 14 voix contre 12, comme l’avait prédit Heinz Brand. «Je n’avais jamais connu une telle épreuve de force. Nous avons désormais un projet de luxe pour les baby-boomers au détriment des jeunes générations», se désole Ignazio Cassis. Sur un point, tout le monde est d’accord: cette séance a davantage ressemblé à une guerre de tranchées qu’à un compromis bien suisse.

Mercredi 15 mars 2017

C’est la journée des calculs. Pour financer la réforme, il faut lever le mécanisme de frein à l’endettement, ce qui nécessite la majorité qualifiée, soit 101 voix au Conseil national. Pas besoin d’être grand clerc pour s’apercevoir que tout se jouera à une ou deux voix près. A gauche, on s’est assuré que toutes les troupes seront là, y compris Nadine Masshardt (PS/BE), en congé maternité. La présidente des Verts, Regula Rytz, a réussi à persuader Denis de la Reussille (PST/NE) – opposé à la hausse de l’âge de la retraite des femmes – à voter oui le jeudi et non le vendredi en votation finale.

Comme la votation s’annonce plus qu’incertaine, le camp rose-vert-orange «travaille» surtout les paysans, pour lesquels une hausse des rentes de l’AVS est plus utile que des compensations dans le deuxième pilier. «Il y avait à droite au moins une dizaine de parlementaires en faveur de la réforme, mais ils ont été placés sous une terrible pression par leurs chefs», raconte le président du groupe socialiste, Roger Nordmann.

L’idée est de trouver un «Winkelried» votant oui d’emblée pour inciter les autres à s’engouffrer dans son sillage. A l’UDC, les agriculteurs subissent une double pression: celle du président de l’Union suisse des paysans, Markus Ritter (PDC/LU), leur enjoignant de voter oui et celle de la direction libérale de l’UDC, menaçant de sabrer dans les crédits agricoles en représailles.

A 8h du matin, les deux chambres se réunissent dans la salle du National pour élire des juges. Le président du PS, Christian Levrat, dont le siège est situé juste derrière celui d’Ignazio Cassis, fait signe au Tessinois. Tous deux gagnent la salle des pas perdus. Devant la photocopieuse, le Fribourgeois lâche: «Si demain ton groupe décide de faire de ce projet un dossier stratégique [et donc de serrer les rangs pour rejeter la réforme ou tout au moins à s’abstenir de l’approuver, ndlr], sache que cela aura des conséquences personnelles pour toi.» Une façon de faire comprendre au Tessinois qu’il peut enterrer ses éventuelles ambitions de briguer le Conseil fédéral. Les deux hommes ne commentent plus l’épisode, mais Ignazio Cassis a confié à des proches avoir été «choqué par de telles menaces indignes dans un Etat de droit.»

L’après-midi, les Vert’libéraux se retirent dans la salle 7 du Palais fédéral pour arrêter leur position. Jamais le plus petit groupe du parlement n’avait suscité autant d’attention médiatique. Seule Romande parmi les élus, Isabelle Chevalley a été l’une des premières à prôner un «oui pour permettre au peuple de voter». «Je ne suis pas prête à porter la responsabilité de l’échec de cette réforme», dit-elle à son groupe le 28 février déjà. Sans conviction, les Vert’libéraux se rallient à cette position.

Jeudi 16 mars 2017

Le jour J pour Alain Berset, qui mesure le chemin parcouru depuis novembre 2013, date à laquelle il avait mis le projet en consultation. Le Blick avait titré à l’époque «Tous contre Berset», tant les réactions avaient été négatives. Réformer à la fois l’AVS et le deuxième pilier, c’était courir à un suicide politique. Mais Alain Berset a tenu sa feuille de route.

A l’heure du vote, Alain Berset reste de marbre. Dans les rangs de l’UDC, les dissidents potentiels semblent hésiter. Censé jouer le rôle de Winkelried, Ulrich Giezendanner, dont le siège est situé tout près de la porte, s’est absenté… La fronde ne se concrétise pas. Mais la discipline du centre gauche avec l’appui des Vert’libéraux suffit: 101 voix. Alain Berset sauve sa réforme, pour autant bien sûr que le peuple l’accepte le 24 septembre prochain.

A ce sujet: Et maintenant, la guerre des rentes se jouera devant le peuple

Farouchement opposée à «un projet n’assurant pas un financement pérenne de l’AVS», Isabelle Moret se désole du «dialogue de sourds» qui a eu lieu: elle a cherché des mesures de compensation dans le deuxième pilier qui auraient dû plaire à la gauche: la suppression de la déduction de coordination, dont les femmes à temps partiel auraient été les premières bénéficiaires, et le lissage du taux de cotisation après 45 ans, favorable aux travailleurs seniors. «Cela aurait été de vraies avancées sociales», regrette-t-elle, dépitée. Avant de dresser ce constat: «Chaque chambre a construit une partie du pont pour trouver un compromis, mais hélas pas au même endroit.»

Vendredi 17 mars 2017

Le jour des votations finales, à vrai dire une formalité. Le Conseil des Etats approuve la réforme par 27 voix contre 18, tandis que le Conseil national l’avalise par 100 voix contre 93. Peu après, Christian Levrat et Ignazio Cassis se retrouvent à la brasserie Chez Edi. Ils vident leur sac, puis se serrent la main. Très fatigué, le Tessinois part ensuite pour deux semaines au Bangladesh pour y suivre une conférence et visiter le pays. «J’y ai relativisé les enjeux de la politique suisse», dit-il.

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