Nous sommes dans un petit paradis peuplé de bouquetins des Alpes, cerfs, chevreuils, chamois, lynx, reptiles, amphibiens et autres espèces d’oiseaux. Traversé par le fleuve Calancasca, le paysage se compose de châtaigniers, sapins, bouleaux, frênes, merisiers et mélèzes dont certains, millénaires, figurent parmi les plus vieux d’Europe. Ici, autour des villages – quelques-uns, comme Braggio et Landarenca, sont accessibles uniquement par téléphérique –, la nature est sauvage, intense, parfois violente, même.

Nous sommes dans le val Calanca, dans les Grisons. Perché à 3000 mètres d’altitude, le parc s’étend sur les communes de Buseno, Calanca, Rossa, et une partie de Mesocco, sur une superficie de 120 km2. La population locale est estimée à 432 habitants. Dès janvier, le parc entrera dans sa première phase d’implantation, pour laquelle un financement de 2,1 millions de francs est garanti par Berne et Coire. Après le refus du parc Adula, puis celui de la région de Locarno, les Suisses italiens savourent cette victoire.

Un tourisme «de qualité»

Graziano Zanardi, maire de Rossa, est né dans la vallée. Il y a passé toute sa vie. En bon montagnard étroitement lié au territoire, il en apprécie l’air pur, le silence, la solitude. «Ici, on peut marcher des heures sans rencontrer âme qui vive», souligne-t-il fièrement. Les 200 kilomètres de sentiers pédestres que propose la vallée sont en effet moins fréquentés que d’autres régions de Suisse italienne. «Nous souhaitons attirer les touristes, mais pas trop, sourit-il. Pas question de drainer les masses. Nous voulons de la qualité pour qui habite ici et pour qui vient.» En somme, pas question que la Calanca devienne les «Maldives de Milan», comme le val Verzasca, assailli en été par des milliers de touristes italiens, qui laissent souvent leurs déchets derrière eux.

«Le parc créera de l’emploi, dans le tourisme et l’agriculture», assure Graziano Zanardi. Mais le maire souhaite également attirer de nouveaux résidents dans une région menacée de dépeuplement. Le retour vers la montagne, Graziano Zanardi y croit. «Les changements climatiques et une urbanisation croissante inciteront de plus en plus de personnes avides de liberté et d’un contact avec la nature à choisir la montagne.» D’autant qu’ici, même si l’on a l’impression d’être au bout du monde, Bellinzone n’est qu’à 30 minutes de route.

Dynamisme économique

«Le parc fera indubitablement du bien à l’économie régionale», renchérit Henrik Bang, qui vient d’être nommé directeur du parc et qui est connu au sud des Alpes comme député socialiste au Grand Conseil tessinois. Formé en génie forestier, avec une longue expérience du secteur privé, l’homme envisage de développer diverses filières, en particulier le granite de la Calanca qui sera valorisé auprès des architectes.

L’alimentaire n’est pas en reste. «La vallée produit beaucoup de viande de bovins, de chèvres – dont des espèces rares, comme la chèvre grise, unique en Suisse, qui vit dans une région montagneuse très abrupte – que nous souhaitons mettre en avant, souligne-t-il. Nous voulons que les éleveurs disposent d’un label lié au parc et que leur production soit vendue dans les boucheries et servie dans les restaurants.»

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Henrik Bang entend aussi valoriser les produits du terroir: miel, thé et fromage d’alpage. «Il y a encore quatre ou cinq alpages dans la région, prévient-il. S’ils disparaissent, la forêt reprendra l’espace tout de suite. Le parc donnera un coup de main aux paysans qui font déjà un travail immense.»

Renouvellement de la forêt

Le directeur souligne par ailleurs le problème du renouvellement de la forêt dans certaines zones. La pression des cervidés est forte, les jeunes plantes sont mangées par les bêtes avant de pouvoir grandir, alors que la végétation haute est fondamentale pour contenir l’érosion, les éboulements et les avalanches. «Un meilleur équilibre est nécessaire pour éviter de compromettre l’écosystème. Des parrainages d’arbres pourraient être envisagés», suggère-t-il, ajoutant qu’il s’agira aussi de garder un œil sur les plantes néophytes (ou invasives).

Autre ambition du parc: promouvoir les petits artisans, ceux qui travaillent le bois, le cuir, ainsi que les collaborations avec les privés. «A Braggio, il y a un beau moulin à eau dont les fenêtres et le toit auraient besoin d’être rénovés, le parc pourra aider ses propriétaires.» Les acteurs locaux seront aussi impliqués. Comme David Riedener, ingénieur environnemental, installé avec sa famille à Cauco, dans la commune de Calanca. Celui-ci gère trois propriétés de la Fondation Calanca des exploratrices, autrefois dédiée aux filles scouts, dont une sans électricité, ni eau courante. «Nos hôtes coupent le bois et vont chercher l’eau. C’est le retour aux sources», explique-t-il.

Valoriser le patrimoine culturel

Avec son épouse, travailleuse sociale, ils organisent toutes sortes de projets: cours de construction de murs de pierre sèche, de toilettes à compost, ou encore accueil de classes d’écoliers de la ville. «La fondation a pour but de rendre la vallée plus vivante, de sauvegarder sa biodiversité et de la faire connaître, le parc aussi», s’enthousiasme David Riedener.

«Valoriser le patrimoine culturel de la vallée et les lieux de culte de nos ancêtres est une autre priorité», affirme Anton Theus, maire de Calanca. Au siècle dernier, les hommes quittaient leur famille durant l’été pour travailler au nord de l’Italie, rappelle-t-il, les femmes, elles, se consacraient à la culture des champs. «Certains y ont fait fortune et ont permis au clergé local de construire de très belles églises et chapelles, dont la maintenance nous coûte cher.»

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Vue saisissante

Dans cette perspective, à l’initiative de la fondation RossArte, trois chapelles de Rossa ont été peintes cet été par l’artiste helvético-britannique David Tremlett. La vue de ces bâtiments du XVIe siècle recouverts de designs modernes aux couleurs vives est pour le moins saisissante. Autre intervention étonnante dans le paysage alpin: la Swiss House, demeure construite par l’architecte tessinois Davide Macullo, qui y réside lui-même.

Une structure en bois aux couleurs pastel qui, vue de haut, représente la croix suisse. Inspiré, Henrik Bang rêve d’impliquer l’Académie d’architecture de Mario Botta pour des projets dans le parc. «Si la chaleur et l’enthousiasme des habitants que j’ai ressentis lors de la soirée de présentation du parc persistent, on ne pourra que connaître du succès, confie-t-il. Ce sera le plus petit des quinze parcs régionaux suisses, mais ce sera le plus beau!»