Entre les deux hommes, «c'est la guerre totale», «la lutte à mort», assurent ceux qui les côtoient. A tel point qu'hier, le conflit entre le commandant de la police cantonale vaudoise, Eric Lehmann, et son subordonné, le commandant de la gendarmerie, Alain Bergonzoli (LT du 25.09.2008), est officiellement devenu une affaire d'Etat. Dans un laconique communiqué, le gouvernement vaudois indique qu'une délégation du Conseil d'Etat, présidée par la radicale Jacqueline de Quattro, cheffe de la Sécurité publique, et composée des conseillers d'Etat François Marthaler (Vert) et Philippe Leuba (libéral) va entendre «les différentes personnes en charge des responsabilités de la direction du service». Une démarche que Jacqueline de Quattro avait déjà effectuée, seule.

Mauvais pour l'image de la police

«Les tensions internes au sein du commandement de la police cantonale portées aujourd'hui sur la place publique, péjorent l'image de toute la police», écrit le Bureau d'information et de communication (BIC) en précisant qu'il n'y aura plus de communication à ce sujet «afin que la délégation puisse travailler le plus sereinement possible». C'est peu dire qu'il y a le feu à la police cantonale, déjà embarquée dans un bras de fer salarial avec le gouvernement (lire ci-dessous).

Dernière tension en date

Mais que s'est-il passé entre Eric Lehmann et Alain Bergonzoli pour qu'au sein de la police vaudoise et de la classe politique, les rumeurs les plus folles circulent? Chaque camp accuse l'autre de menues bassesses et de manœuvres déstabilisatrices, d'avoir piloté des articles à charge dans la presse quotidienne, en clair: de pousser l'un ou l'autre des protagonistes vers la porte de sortie. Dernière tension en date, Eric Lehmann accuserait Alain Bergonzoli d'avoir mal géré les heures supplémentaires dans le cadre de l'Euro et d'être à l'origine de la grève des amendes en cours. Une chose est certaine, la mésentente est ancienne, elle remonte sans doute à l'entrée en fonction d'Eric Lehmann en 2002.

L'ancien présentateur du téléjournal, nommé par le conseiller d'Etat UDC Jean-Claude Mermoud, a dû apparaître tel un ovni aux yeux d'Alain Bergonzoli. Lui, c'est l'homme de terrain, proche de ses hommes, nommé en 2001 à 36 ans à la tête des agents en uniforme, devenant ainsi le plus jeune officier supérieur de la gendarmerie.

C'est aussi un parcours atypique et insolite. Electronicien de formation - métier qu'il n'a jamais pratiqué - son parcours est plus proche de celui du barbouze que du gendarme classique. Instructeur militaire, il va par la suite assurer la sécurité de l'ambassade suisse au Liban entre 1984 et 1985 en pleine guerre civile, avant de travailler à la direction de Securitas à Genève durant presque dix ans. Ce qui fait peser des soupçons sur lui dans le cadre de l'affaire des infiltrations de Securitas.

Les gendarmes semblent toutefois se ranger derrière celui qui les conduit «de manière militaire mais claire» depuis 2001: «Il comprend le travail du terrain, c'est un gars loyal.» Ces mêmes gendarmes promettent que s'il devait être écarté dans le cadre de cette crise, le Conseil d'Etat prend le risque d'enflammer toute la gendarmerie.

Policier de salon

A l'échelon hiérarchique supérieur - il commande la gendarmerie et la police de sûreté - Eric Lehmann, c'était connu et assumé à sa nomination, n'a aucune expérience policière dans son curriculum vitae. L'ancien journaliste, qui a fait un bref passage à la direction générale de Provins, apparaît comme le parfait policier de salon aux yeux des gendarmes. «On ne l'a jamais vu, ni pendant l'Euro, ni à Beaulieu durant les émeutes», lui reprochent certains pandores. Il aurait par contre le soutien des policiers en civil, la police de Sûreté.

Décrit comme «séducteur» et «beau parleur», il a semble-t-il le soutien du conseiller d'Etat Jean-Claude Mermoud - qui l'a fait venir - et celui du libéral Philippe Leuba. Mais pas celui de sa cheffe directe, Jacqueline de Quattro, qui roule pour Alain Bergonzoli.

L'arrivée au gouvernement de la radicale coïncide d'ailleurs avec la progressive disparition publique d'Eric Lehmann. Cette dernière a-t-elle voulu mettre Alain Bergonzoli à la place d'Eric Lehmann? Elle doit pour cela convaincre une majorité du Conseil d'Etat et ce n'est pas gagné d'avance. Les deux hommes vont-ils finir par conclure une paix des braves pour raison d'Etat? A ce stade, seule la délégation du Conseil d'Etat nommée en urgence pour faire la lumière sur la situation pourrait permettre d'aplanir le différend. Sinon, l'un des deux hommes, voire les deux, devra sans doute quitter son poste.