Au-delà de l'opposition caricaturale industrie pharmaceutique contre Denner, l'initiative «Pour des médicaments à moindre prix» met le monde politique d'accord sur la nécessité de réduire les coûts. Dans cet objectif, la nouvelle rémunération du pharmacien, qui entrera en vigueur en juillet, représente une véritable révolution puisque celui-ci sera payé, en ce qui concerne les médicaments remboursés, pour son conseil et non en fonction du prix du produit. Ce changement devrait engendrer 238 millions de francs d'économies sur les trois premières années. A cela s'ajoute, depuis janvier, le droit du pharmacien de substituer des préparations originales par des génériques. Marcel Mesnil, secrétaire général de la Société suisse de pharmacie (SSPh), croit que le pharmacien peut beaucoup pour réduire les coûts.

Le Temps: Une enquête du journal Bon à savoir et de la Radio suisse romande montre que, sur 20 pharmacies, une seule a spontanément proposé de substituer du Voltaren par un générique. Les pharmaciens subissent-ils la mainmise de l'industrie pharmaceutique?

Marcel Mesnil: Nous sommes, il est vrai, éduqués à penser que les génériques sont de vulgaires copies et à soutenir la recherche qui a quand même changé la vie des hommes en apportant des bienfaits gigantesques. Mais la réaction des pharmaciens s'explique par le mode de rétribution actuel, en fonction du prix du médicament. Dans ce système, la substitution équivaut à une punition. Le pharmacien travaille plus et gagne moins. Cette étude montre qu'il y a 5% d'idéalistes dans la profession!

– Le nouveau système de rétribution devrait changer ces comportements?

– Oui. Il implique un changement des mentalités. C'est l'occasion pour notre profession de passer d'une image de commerçant au statut de conseiller qui participe à la réduction des coûts. C'est le permis, enfin, de penser autrement! Des groupes pilotes à Fribourg, Genève et Winterthour ont commencé à le faire. Ces cercles de qualité réunissent pharmaciens et médecins qui travaillent ensemble à réduire les coûts.

– Il y a dans les rangs des pharmaciens vaudois et genevois une forte résistance au changement?

– C'est compréhensible car il y a des gros sous à la clé. Mais il n'est plus défendable que le revenu des pharmaciens dépende du prix et de la quantité des médicaments vendus à charge de l'assurance maladie, car il augmente sans relation avec le travail fourni. Avec le système de la marge, 17% des médicaments génèrent 50% du revenu des pharmacies. Entre 1994 et 1998, le coût des médicaments a augmenté de 37% dont les deux tiers sont dus au remplacement de médicaments bon marché par des produits innovants. Si bien que nous avons accepté, anticipant la hausse du chiffre d'affaires 2000, de rétrocéder 3% aux assurances, ce qui a déjà permis d'économiser 38 millions. La profession a bien compris ces enjeux puisque seules 6 pharmacies sur 1648 ont refusé de signer la convention transitoire pour l'introduction du nouveau tarif avec le Concordat des assureurs. Et la convention tarifaire elle-même a été acceptée à l'unanimité par l'assemblée des délégués. Ce qui montre que l'opposition est moins importante qu'il n'y paraît.

– Ces personnes affirment que le prix des médicaments bon marché va exploser.

– Le prix des médicaments vendus sur ordonnance se situant dans une fourchette de 45 à 300 francs diminuera. Ceux-ci constituent d'ailleurs 90% des coûts de la santé dans le domaine pharmaceutique. Un prix de 300 francs passera ainsi à 230 francs. En revanche, les médicaments en dessous de 45 francs augmenteront. Mais cette hausse sera contenue car l'Office fédéral des assurances sociales va baisser de 10% en moyenne les prix de la liste des spécialités remboursées. L'économie ainsi réalisée permettra de payer le conseil du pharmacien sans majorer trop fortement le prix de départ. Un médicament soumis à ordonnance à 10 francs, et il n'y en a pas beaucoup, passera ainsi à 12 francs seulement.

– Pourquoi les médicaments sont-ils si chers en Suisse?

– Le niveau de vie est élevé si bien que les génériques sont peu vendus. Le marché est dominé par les nouveaux médicaments qui s'implantent très vite et dont le prix fait ensuite référence à l'étranger. 15% du marché pourrait être substitué pour 2,8% actuellement. Nous avons une culture de luxe dans ce domaine. Il faut se poser, à chaque prescription, la question du bénéfice réel d'un médicament pour une personne donnée. La modification de la rémunération du pharmacien et le droit de substitution vont dans ce sens. C'est tout autre chose que d'être obligé de choisir le médicament le meilleur marché comme le veut l'initiative Denner.