Même Jean Paul II a tiqué et demandé comment cela se prononçait: Eucharistein, nom d'une fraternité laïque installée au milieu du hameau d'Epinassey près de Saint-Maurice, se veut la transcription plus ou moins phonétique de la racine grecque d'eucharistie. Ayant retapé une vieille ferme délabrée, la fraternité vient de bâtir une deuxième maison, non sans quelques démêlés juridiques avec la commune de Saint-Maurice. Objet du litige: des variations par rapport aux plans originaux. «On construisait un peu d'après le matériel qu'on recevait», explique le fondateur, Nicolas Buttet.

Car Eucharistein, qui accueille des jeunes en difficulté ou simplement désireux de méditations et de prières, vit entièrement de dons: «Nous ne faisons rien payer, et en contrepartie on nous propose des coups de main.» La mauvaise volonté, au départ, de la commune de Saint-Maurice peut s'expliquer par un sentiment de méfiance que la fraternité suscite inévitablement. Au bistrot voisin, par exemple, les commentaires sont souvent acerbes et persifleurs. Et l'on ne se gêne pas pour signifier aux jeunes de la fraternité qui viennent acheter des clopes que «les cigarettes sont réservées aux clients», les obligeant donc à consommer.

Nicolas Buttet l'admet: «Méfiance il y a, même à l'intérieur de l'Eglise où l'on ne comprend pas toujours le sens de notre action.» Il est vrai que, de l'extérieur, Eucharistein peut faire penser à une secte: les croix autour des cous et sur les toits des bâtiments n'ont pas toute des formes très orthodoxes ni franchement catholiques, tandis que les poules, moutons, chèvres et autres lapins soulignent encore l'aspect communautaire. «Mais, précise Nicolas Buttet, tout ce qui se passe ici a reçu la bénédiction du père abbé de l'abbaye de Saint-Maurice. S'il me demandait d'arrêter, je le ferais immédiatement. Je ne joue pas les gourous et n'entre pas dans une logique sectaire.»

Eucharistein ne compte aucun prêtre, mais dispose d'une chapelle: ce genre de communauté entièrement laïque connaît d'ailleurs, en France notamment, un essor qui contraste avec l'essoufflement continu de l'Eglise officielle: «Le clergé, estime Nicolas Buttet, c'est le squelette de l'Eglise, sa nécessaire colonne vertébrale. Nous, les laïcs, en sommes la chair vive.»

Avant de passer cinq ans comme ermite à la chapelle du Scex, dans la falaise de Saint-Maurice, l'homme a été actif en politique: secrétaire cantonal du PDC valaisan, il est ensuite engagé par Flavio Cotti pour servir de collaborateur aux parlementaires PDC à Berne. Juriste, Nicolas Buttet, comme avocat stagiaire, est amené à travailler sur le dossier du sadique de Romont. Une expérience qui l'a marqué. «C'est là que je me suis dit, ce n'est pas possible, c'est le manque d'amour qui est l'origine de tout cela.»

Le Liban sous les bombes,

un voyage décisif

Mais l'expérience décisive qui l'enverra sur les chemins de la prière et de la méditation, c'est un voyage au Liban, sous les bombes: «J'étais face à un mur, un éclat d'obus est venu s'écraser au-dessus de ma tête. Je me suis dit: merde, j'ai encore plein de choses à vivre. J'ai compris en un instant que la vie pouvait être comparée à une tête d'épingle, dont la pointe serait l'éternité. Qu'il s'agissait de se préparer à la vie éternelle mais sans dévaloriser cette vie-ci».

C'est à la chapelle du Scex que les premiers jeunes ont débarqué: «Ils venaient de plus en plus nombreux, des adolescents qui se demandaient comment passer cette période autrement qu'en buvant des verres ou en fumant des pétards.» Aujourd'hui, les adolescents – en fait, une majorité d'adolescentes – qui arrivent à Eucharistein, amenés souvent par le bouche à oreille, restent quelques jours ou plusieurs mois, suivant leur parcours: «Chacun est accueilli tel qu'il est, c'est la règle principale, on ne juge pas autrui.»

La rumeur veut pourtant que nombre de parents ne voient pas tous d'un très bon œil ce choix de vie en communauté. «Il y a plusieurs types de réactions, reconnaît Nicolas Buttet: ceux qui nous supplient de prendre leurs enfants en disant qu'ils ne savent plus qu'en faire, et ceux qui se plaignent qu'après un séjour chez nous leur fille ou leur fils vont à la messe même en semaine. Récemment, un père m'a reproché le fait que son fils n'allait plus en disco le samedi soir…»