Selon un récent sondage de l'institut GfS, le niveau des loyers ne figure actuellement pas parmi les 20 principales préoccupations des Suisses. Et ce bien qu'un ménage moyen consacre plus de 25% de son budget pour se loger. Cette situation s'explique aisément: les taux hypothécaires reculent depuis plus de dix ans. Les loyers n'ont donc guère augmenté de manière significative depuis belle lurette. Dans certaines régions, à Zurich notamment, les statistiques officielles font même état d'un recul des loyers au cours des derniers mois.

Ce désintérêt pour la problématique des loyers contribue à rendre très incertain tout pronostic sur le sort que la population réservera au nouveau droit du bail dimanche. D'autant que la campagne est particulièrement morne, tout spécialement en Suisse alémanique. En l'absence de sondage, les opposants à la réforme veulent croire que, globalement satisfaits de leur loyer actuel, les Suisses seront encouragés à opter pour le statu quo. Les partisans tentent de se convaincre à l'inverse que les locataires sont plus disposés à accepter une certaine libéralisation du droit du bail alors que la situation est détendue. En outre, le changement de système les protégerait nettement mieux contre la prochaine poussée de fièvre des taux hypothécaires qui finira bien par intervenir.

Sur un point, les avis de tous les milieux intéressés concordent. Comme le résume le vice-directeur de l'Office fédéral du logement, Cipriano Alvarez, «tout porte à croire que la réforme obtiendra certainement un meilleur résultat outre-Sarine». Cela tient d'abord à une raison culturelle et historique. Le mouvement de protection des locataires a pris son essor en Suisse romande. C'est dans les zones urbaines de la région lémanique que ce qui est devenu plus tard l'Association suisse des locataires (Asloca) a dressé ses premières antennes il y a une trentaine d'années. Une implantation portée à bout de bras, dans des registres différents, par de grandes figures de la gauche romande: l'âme du Mouvement populaire des familles Jean Queloz, le socialiste «de gauche» genevois Christian Grobet et enfin l'écologiste vaudois Philippe Biéler.

En Suisse alémanique, la sauce n'a pris que beaucoup plus lentement, et dans les grandes agglomérations pour l'essentiel (Bâle et Zurich). L'Asloca reste aujourd'hui encore nettement mieux enracinée en Suisse romande où elle compte plus de deux fois plus de membres par habitant qu'outre-Sarine. «L'Asloca alémanique se conçoit d'abord comme un prestataire de services à l'égard de ses membres cotisants, qui en veulent pour leur argent. En Suisse romande, l'Asloca a conservé une dynamique de mouvement et un esprit plus militant», explique la secrétaire générale romande, Valérie Garbani.

Les bailleurs eux-mêmes ont été conduits à s'organiser de manière spécifique en Suisse romande: les régies immobilières y jouent un rôle prépondérant. «En Suisse alémanique, beaucoup de propriétaires s'occupent encore directement de la gestion de leurs objets, sans passer par un intermédiaire professionnel. Les gens se connaissent davantage. Les relations sont moins impersonnelles, plus détendues», explique Rolf Hegetschweiler, le directeur de la Société zurichoise des propriétaires fonciers.

Paradoxalement, les relations entre organisations professionnelles sont, elles, beaucoup plus conflictuelles en Suisse alémanique qu'en Suisse romande, comme l'admet volontiers Rolf Hegetschweiler lui-même. Sans doute parce qu'elles sont habituées depuis moins longtemps à négocier ensemble. «En Suisse romande, nous avons développé une culture de dialogue et une approche plus pragmatique», estiment d'une même voix Claudine Amstein, secrétaire générale de la Fédération immobilière romande (FRI), et Michel Bise, président de l'Asloca romande. Les deux lobbys avaient même élaboré en commun une proposition de réforme du droit du bail il y a quelques années pour tenter – sans succès – de sortir les travaux parlementaires de l'ornière à Berne. «Une telle initiative aurait été inimaginable en Suisse alémanique», reconnaît Rolf Hegetschweiler.

Cette sensibilité spécifiquement romande se traduit généralement de manière nette lors des scrutins populaires. L'initiative de l'Asloca «pour des loyers loyaux» avait récolté le 18 mai dernier un score nettement moins médiocre en Suisse romande qu'outre-Sarine (42% de oui contre 29%). Les observateurs s'attendent à ce que l'écart soit encore plus net dimanche. Car l'Asloca et la gauche ne sont pas seules cette fois-ci. Pour des raisons propres, la majorité des milieux immobiliers romands s'opposent également à la réforme, de même que la plupart des sections romandes du PDC et plusieurs de l'UDC et des radicaux.

En Suisse alémanique, l'Asloca elle-même a mis beaucoup de temps avant de convaincre de la nécessité de combattre la révision en référendum. Elle mène campagne en solitaire. Même le grand quotidien de centre gauche Tages-Anzeiger l'a «lâchée» la semaine dernière, prenant position en faveur du nouveau droit. Autre soutien potentiel, le quotidien populaire Blick s'est lui totalement désintéressé de la campagne.