Langues 

Avec la révision de la loi sur les langues, Alain Berset s'attire les foudres des cantons

Le président de la CDIP Christoph Eymann propose un clause d’exception pour les cantons dérogeant à la stratégie des langues.

Alain Berset a eu beau arrondir son discours au maximum en présentant sa révision de la loi sur les langues, il s’est mis beaucoup de cantons à dos. Pas seulement ceux qui ne respectent pas la stratégie adoptée en 2004, à savoir l’apprentissage d’une deuxième langue nationale et de l’anglais à l’école primaire. Comme il fallait s’y attendre, les chefs de l’Instruction publique de Thurgovie et d’Appenzell (AI) ne sont pas tendres avec le conseiller fédéral. Plus grave en revanche: le président de la Conférence des directeurs de l’Instruction publique (CDIP), le Bâlois Christoph Eymann, a choisi son camp et s’est distancié pour la première fois clairement de la ligne d’Alain Berset.

Jusqu’à présent, les deux hommes avaient toujours souligné leur excellente collaboration. «Il n’est pas question de proposer l’abandon de la deuxième langue à l’école primaire. C’est là une ligne rouge à ne pas franchir», a martelé maintes fois le président de la CDIP ces dernières années. Mais celui-ci a désormais pris ses distances avec le conseiller fédéral en évoquant – dans le Tages-Anzeiger – une clause d’exception pour les cantons voulant reléguer le français en secondaire. «Vouloir rédiger une loi provoquant un référendum nuirait davantage à la cohésion nationale qu’une clause d’exception», estime-t-il.

Christoph Eymann regrette qu’Alain Berset ne se félicite pas davantage du succès de la stratégie des langues. «Vingt-trois cantons s’y tiennent, ce qui est très positif», souligne-t-il. C’est sous-entendre qu’il n’y aurait que trois mauvais élèves dans le processus d’harmonisation. Or, ce tableau-là enjolive la réalité. Dans sept cantons, des Grisons à Bâle-Campagne et de Zurich à Saint-Gall, des initiatives sont en suspens, et quasiment toutes pour dégrader le statut du français.

Dès lors, la proposition de Christoph Eymann arrive au plus mauvais moment. Président de l’Association faîtière des enseignants suisses, Beat Zemp s’en distancie. «Je crains qu’une telle clause d’exception pour certains cantons ne devienne une invitation à déroger à la stratégie des langues. Cela dégraderait encore la situation actuelle.» Bref, on pourrait ainsi déboucher sur une carte de l’enseignement des langues en Suisse alémanique ressemblant à un «tapis rapiécé». Contrairement à la CDIP, Beat Zemp a soutenu l’intervention d’Alain Berset: «Notre but à tous est l’harmonisation des plans d’enseignement telle qu’elle est désormais ancrée dans la Constitution depuis 2006.»

Différences d’appréciation

Rarement un débat n’a été perçu aussi différemment des deux côtés de la Sarine. En Suisse romande, il ne suscite aucune passion. Et pour cause: en 2003 déjà, la Conférence intercantonale de l’Instruction publique (CIIP), groupant les six cantons romands et la Berne francophone, a arrêté sa stratégie: apprentissage de l’allemand en 5e année HarmoS et de l’anglais en 7e. Tout le monde s’y est tenu.

En revanche, la «guerre des langues» déchire la Suisse alémanique en créant une sorte de «fossé de la Reuss», du nom de la rivière qui coule du côté de Lucerne. Dans la presse, le Bund de Berne et l’Aargauer Zeitung ont salué la démarche d’Alain Berset. Mais au-delà, les commentaires se font fielleux. Tantôt, le ministre de l’Intérieur tente d’imposer «le diktat du français», voire d’exercer «un chantage» auprès des cantons. Tantôt, il passe pour le méchant centralisateur se moquant de toutes les études pédagogiques et agissant dans le mépris de l’intérêt des enfants.

Alain Berset a lancé un débat qui fait très peur à Christoph Eymann, lequel redoute qu’on débouche sur une «épreuve de vérité» opposant les diverses communautés linguistiques entre elles. Le passé récent montre pourtant que ces craintes sont injustifiées. Le peuple s’est jusqu’ici montré fort raisonnable lorsqu’il a dû se prononcer. De Zurich en 2006 à Nidwald en 2015, les souverains cantonaux ont plébiscité le français à l’école primaire. C’est de bon augure.

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