Valais

La rhétorique russophile d’Oskar Freysinger

Le ministre UDC espère incarner une «révolution conservatrice» fondée sur «les racines helléno-chrétiennes» de notre civilisation. Proche du Kremlin, le géopoliticien russe Alexandre Douguine inspire cet étrange vocabulaire

En déposant sa candidature et celle de ses colistiers à la chancellerie de l’Etat du Valais, Oskar Freysinger martelait: «C’est une révolution conservatrice qui est en cours». Quelques jours plus tard, dans une interview publiée par Le Matin Dimanche, il insistait. Après avoir défini l’élection de Donald Trump comme «une lueur d’espoir», et en dissertant sur la victoire de François Fillon aux primaires de la droite française, il assurait: «On assiste à une révolution conservatrice.»

Oskar Freysinger et son chargé de communication, Slobodan Despot, ont refusé de répondre aux questions du Temps qui portaient sur la révolution conservatrice. Dans une tribune rédigée pour le quotidien Le Nouvelliste, l’ancien conseiller fédéral PLR Pascal Couchepin y voyait «une contradiction dans les termes» et un oxymore: «Le conservateur est opposé au changement». Pourtant, les révolutions conservatrices ont inspiré de nombreux travaux universitaires.

Le «préfascisme»

Popularisée dès 1927, puis théorisée par l’historien suisse Armin Mohler après la seconde guerre mondiale, l’expression désigne tout d’abord près de 400 formations de la droite allemande, réunies par leur volonté de stopper les effets de la modernité et de renverser les constructions intellectuelles héritées des Lumières. La révolution conservatrice naît dans l’atmosphère de déclin qui suit la défaite de 1918 et prend fin avec l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler.

Vaste mais hétérogène, le mouvement suscite des querelles d’historiens. Pour les uns, la révolution conservatrice se caractérise par un climat antidémocratique qui prépare la société allemande au nazisme. Pour les autres, il n’y a pas de lien direct entre le national-socialisme et ces courants antilibéraux qui ont affaibli la première république allemande. Passant pour le meilleur spécialiste de la question, le français Louis Dupeux parle de «préfascisme».

L’idéologue de Vladimir Poutine

L’expression réapparaît pour décrire l’action politique de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan. Mais c’est chez le géopoliticien russe Alexandre Douguine que la révolution conservatrice trouve son sens actuel. Auteur d’un ouvrage éponyme, le barbu critique sévèrement le libéralisme des années 1980, qui incarne, selon lui, «la dégénérescence de l’Occident». Au monde d’aujourd’hui, il souhaite appliquer «les éternels principes de la tradition». Antimoderne, antiaméricain, traditionaliste et défenseur du sacré, ce conservateur nationaliste passe pour le penseur russe le plus influent du moment.

Une chronique de David Hiler: D’une révolution conservatrice à l’autre

Du Figaro à Libération, les médias français le décrivent comme l’idéologue du nouvel impérialisme russe et lui prêtent une influence considérable sur la politique de Vladimir Poutine. Théoricien du «néo-eurasisme», Alexandre Douguine défend la constitution d’une entité continentale qui comprend tous les Etats d’ex-URSS et qui pourrait s’étendre au-delà. Depuis le début de la crise en Ukraine, il apparaît très régulièrement dans les médias russes. En 2015, les Etats-Unis l’ont ajouté à la liste des personnalités frappées de sanctions économiques.

En contact avec Slobodan Despot

Le traditionalisme d’Alexandre Douguine a rapidement trouvé un écho favorable parmi les différents courants de la droite radicale française, dont il rencontre parfois les représentants. Aujourd’hui, ses entretiens sont largement diffusés par la blogosphère nationaliste. En novembre dernier, l’intellectuel russe partageait le sommaire de la revue de la Nouvelle Droite française avec Slobodan Despot, le chargé de communication d’Oskar Freysinger. Le ministre UDC ne cache pas sa sympathie pour la Russie de Vladimir Poutine. S’exprimant volontiers dans les médias financés par le Kremlin, il s’est rendu à Moscou en mai dernier.

Slobodan Despot évoque régulièrement la révolution conservatrice dans ses publications. Il y a quelques jours, il a longuement interviewé Alexandre Douguine pour sa lettre numérique hebdomadaire, Antipresse. Interprétant l’élection de Donald Trump comme «la fin du globalisme libéral», le géopoliticien russe en profite pour appeler les Européens à «éliminer les élites» et à «en finir avec la modernité». Dans un français châtié, il conclut sur ce conseil: «l’Europe doit repenser le monde et revenir à ses racines gréco-latines.»

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Les racines helléno-chrétiennes

Depuis janvier, justement, Oskar Freysinger martèle que l’action politique de sa formation «repose sur le fondement gréco-chrétien de notre civilisation». Cette curieuse formule, qui rejette l’héritage juif, semble très courante dans la blogosphère nationaliste française. Alternative à la tradition judéo-chrétienne, l’expression apparaît régulièrement chez l’essayiste franco-suisse Alain Soral, condamné plusieurs fois pour antisémitisme et incitation à la haine raciale.

Cette négation de l’héritage juif du christianisme découle du marcionnisme, un courant théologique du second siècle qui rejette l’ancien testament. L’Eglise a rapidement condamné cette hérésie. Pour justifier la formule helléno-chrétienne, les droites radicales se réfèrent souvent au philosophe et théologien saint Thomas d'Aquin, qui propose une conciliation de la raison grecque et de la foi catholique. L'expression semble incarner une version européenne de la révolution conservatrice russe d’Alexandre Douguine.


Oskar Freysinger désoriente la droite valaisanne

Après avoir sérieusement secoué le puissant parti démocrate-chrétien valaisan, la formation «Ensemble à droite» déchire les libéraux-radicaux. Ce mercredi, sur les ondes de Rhône FM, le candidat PLR Claude Pottier a évoqué la possibilité d’une alliance avec Oskar Freysinger et ses colistiers pour le second tour de l’élection au gouvernement: «En fonction des choses qui nous sont communes, un rapprochement pourrait être envisageable.»

Au même moment, le président du PLR René Constantin débattait au micro de la RTS. Il affirmait: «La droite conservatrice est à l’opposé de nos valeurs et de notre mode de faire la politique». Peu après, le parti s’est fendu d’un communiqué de presse qui précise que les propos de Claude Pottier «n’engagent que sa personne». René Constantin insiste: «Les Valaisans doivent choisir entre l’ouverture, la modernité et le partenariat ou alors le protectionnisme, la défiance et le repli sur soi.»

Sur les réseaux, l’autre candidat PLR, Frédéric Favre, s’est rapidement désolidarisé des déclarations de son colistier: «Je suis fermement opposé à un rapprochement avec l’UDC et Ensemble à droite, tant nos visions d’avenir pour notre Canton sont divergentes». Sollicité par les médias, Claude Pottier s'excuse d'avoir heurté les sensibilités de son parti mais persiste: «Je reste fondamentalement PLR et je ne braderai pas mes valeurs mais il faudra des discussions avec Ensemble à droite, comme avec les autres partenaires potentiels.»

Oskar Freysinger avait déjà proposé une alliance au PLR en novembre dernier. Interrogé par la chaîne de télévision canal9, le ministre UDC se réjouit: «Nous sommes prêts à discuter avec tous ceux qui peuvent s’identifier à notre programme». Parmi les nombreux politiciens qui réagissent, le socialiste Stéphane Rossini tient les propos les plus durs envers Claude Pottier: «Girouette ou panique, la question est ouverte… Une chose est certaine, la cohérence n’est pas sa qualité première.»

Au début janvier, le dissident démocrate-chrétien Nicolas Voide avait choisi de rejoindre la liste d'Oskar Freysinger. Pilier du parti et vieil ennemi de Christophe Darbellay, le conservateur s’était attiré les foudres de nombreux cadres du PDC. Considérant dans un premier temps qu’il s’est exclu lui-même du parti, le président Serge Métrailler a choisi de communiquer une nouvelle fois sur le sujet ce lundi. En assurant que la procédure a déjà débuté et que «l’exclusion de Nicolas Voide ne fait aucun doute», il invite désormais le dissident à la démission. (X. L.)

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