Route de Charny, au-dessus de ­Peney, des promeneurs, appareil photo en bandoulière, marchent le long des vignes. Au bout du chemin interdit à la circulation automobile, la vue est tout à coup imprenable sur le barrage de Verbois. «Il est étrange de se déplacer pour contempler l’absence d’eau», ironise quelqu’un. Le panorama du lac de retenue est lunaire et l’odeur de vase, tenace, monte au nez. Crevasses, canyons, désert noir, fin du monde, les commentaires pour qualifier l’étendue vide sont multiples. Une jeune femme ose: «Ça me rappelle le Mont Saint-Michel à marée basse.» Depuis le 9 juin, les Services industriels de Genève (SIG) vidangent le barrage de Verbois. Enorme opération transfrontalière rendue nécessaire par les sédiments (350 000 m3 par an) charriés essentiellement par l’Arve, en provenance du massif du Mont-Blanc, qui se déposent dans le lit du Rhône en amont du barrage et s’accumulent dans les retenues hydro­électriques. «Ces matériaux accroissent les risques de débordement en cas de crue, ce qui représente un danger pour les riverains des bas quartiers de Genève, comme à la Jonction», précise Pascal Abbet, directeur du pôle énergie aux SIG.

Depuis la mise en eau du barrage en 1942, 18 opérations de chasse hydraulique ont été réalisées sur une périodicité triennale. Elles consistent à ouvrir les vannes pour vider la retenue d’eau et évacuer ainsi en aval une partie des graviers, limons et autres sédiments. Cette gigantesque vidange – le niveau du Rhône descend à moins 15 mètres par endroits – est coordonnée entre les SIG et la Compagnie nationale du Rhône (CNR) sous le contrôle de l’Etat de Genève et de la préfecture de l’Ain. Coût suisse: 1,5 million de francs auxquels il faut ajouter la perte de production électrique, chiffrée à 1 million de franc. «Nous profitons de cet abaissement pour remplacer les grilles qui sont d’origine et qui assurent la protection des turbines», indique Pascal Abbet. Un travail de maintenance qui justifie la durée particulièrement longue de la vidange (fin des travaux début juillet). «Ces nouvelles grilles sont montées de telle sorte que leur entretien ou remplacement pourront se faire sans abaissement du plan d’eau», poursuit le responsable des SIG. Une information qui devrait satisfaire les protecteurs de la faune et de la flore, qui depuis quelques jours parlent de désastre écologique.

Sur le pont de Peney, Raymond Mottiez, un riverain, observe un cygne embourbé dans la vase. En contrebas, le Rhône exhibe ses falaises de boue. «Ça, c’est l’épine dorsale de notre région, notre colonne vertébrale qui peu à peu se brise avec tout ce que l’on jette dedans, toute la pollution moderne s’amoncelle là, constate-t-il. Quand j’étais petit, on y allait à pied quand ils vidaient le Rhône, on récupérait les poissons, aujourd’hui ce sont des sables mouvants: vous y allez, vous êtes mort.»

Des poules d’eau trottent, un peu perdues. Des bénévoles mandatés par les SIG sont encore sur place pour tenter de sauver les poissons. Car si le nettoyage est mené en minimisant au possible l’impact sur l’écologie du fleuve, il est une véritable hécatombe pour la faune piscicole. Trois cents poissons ont été extraits du Rhône avant l’opération par des pêcheurs professionnels (des carpes, des gardons, des tanches, des silures, etc.). Placés temporairement dans un bassin, ils seront réintroduits pour repeupler le fleuve après la vidange.

Mais la plupart ne survivent pas ou sont déportés très loin en aval. Ceux qui ne sont pas assommés par le courant, fort par endroits, se retrouvent piégés dans les petits étangs saturés en sédiments qui en temps normal communiquent avec le Rhône. «Nos contrôles indiquent que l’on est passé en quelques jours de 15 grammes de sédiments par litre à 40, ils se déposent dans les branchies des poissons et les font s’étouffer», déplore Gottlieb Dändliker, l’inspecteur cantonal de la faune. «Ils baignent dans du chocolat», continue-t-il. Désabusé, il explique qu’il a pour charge d’accompagner une catastrophe en espérant que cette opération de vidange sera la dernière. Les SIG ne l’assurent pas, tout en insistant sur le fait qu’ils travaillent sur une meilleure gestion des sédiments. Une réponse laconique qui ne devrait pas rassurer d’autres mécontents, les écologistes haut-savoyards et de l’Ain qui disent ne plus supporter que leur territoire soit le dépotoir des Suisses puisque sédiments, limons et graviers sont écoulés vers l’aval.

Du côté des autorités françaises, on rappelle que cette opération suisse impacte tout le Haut-Rhône, coûte 6 millions d’euros, mobilise 400 salariés de la CNR et engage six gros aménagements dont le barrage de Génissiat, plus grosse usine de la CNR sur le Rhône.

«Les sédiments se déposent dans les branchies des poissons et les font s’étouffer»