Il porte tant de casquettes qu’on ne sait plus comment le présenter. Richard-Emmanuel Eastes, 47 ans, est un touche-à-tout dont le CV exhaustif tient sur pas moins de quatre pages! Il est notamment docteur en sciences de l’éducation et en philosophie, pédagogue, chercheur, médiateur scientifique, consultant académique pour la société Creaholic et gestionnaire de projets au sein de son entreprise Segallis.

Comment cet intellectuel engagé, qui a enseigné durant quelque dix ans à l’Ecole normale supérieure de Paris – une des plus prestigieuses de France – a-t-il donc quitté Paris pour s’installer à Sorvilier, dans le Jura bernois? Par amour, répond-il. En 2001, il rencontre sa compagne Francine, qui adore l’équitation. Ils finissent par emménager dans une ancienne ferme, qui abrite quatre chevaux dans l’écurie.

Richard-Emmanuel Eastes ne cache pas qu’il a progressivement développé une certaine schizophrénie. Né d’un père ingénieur chimiste dans l’industrie et d’une mère professeure de physique-chimie, sa formation scientifique lui a inculqué une vision scientiste et technologiste du monde. «Je suis né chimiste», dit-il. Mais plus tard, il a côtoyé de fortes personnalités, qui l’ont sensibilisé à l’environnement. «Aujourd’hui, la nature l’a emporté», reconnaît-il. Le chimiste, qui a même fabriqué des pesticides il y a 25 ans, ne croit plus au modèle d’agriculture productiviste qu’ils sous-tendent.

Sortir du cadre

Peu à peu, le scientifique français a donc quitté les laboratoires pour les projets d’enseignement et de vulgarisation. Il se tourne vers les sciences de l’éducation. Pour lui, l’école ne doit pas seulement transmettre «des connaissances pour les connaissances», mais «apprendre à penser». Il développe notamment un nouveau concept de médiation scientifique: le «clown de science». Sur scène, ce clown incarne la voix des enfants: il expérimente et apprend. «Ainsi, nous ne dédramatisons plus seulement la science, mais nous donnons confiance aux enfants dans leur capacité d’apprendre et d’agir.»

Questionner, remettre en cause, sortir du cadre pour le faire exploser. Dans l’esprit de cette démarche, Richard-Emmanuel Eastes crée même une «anti-montre» avec Elmar Mock – un des concepteurs de la Swatch – et l’ancien patron de Milus, Paul Junod: la Noclock. L’ultime provocation iconoclaste en ces terres horlogères très conservatrices. «Nous avons voulu faire la démonstration qu’on pouvait fabriquer un objet en collaboration avec son usager.» Concrètement, celui-ci peut acheter, pour la somme d’un peu plus de 200 francs, un kit de 12 pièces qu’il peut assembler à sa guise soit chez lui, soit dans un atelier de fabrication – un «fablab» – équipé d’une imprimante 3D. Cela n’a pas été un succès commercial: il s’en est vendu quelques centaines. «Mais la démarche était artistique et philosophique plutôt qu’industrielle», insiste-t-il.

Laisser une trace

Aujourd’hui responsable du développement et de l’innovation pédagogiques à la HES de Suisse occidentale – un poste à 50% – Richard-Emmanuel Eastes est aussi consultant et conférencier dans une société spécialisée dans la communication scientifique et l’ingénierie cognitive: Segallis. Une raison sociale dont les plus futés auront remarqué qu’elle est l’anacyclique du mot «sillages». Car le pédagogue tient à laisser une trace. «La vie est trop courte pour être petite.» Il veut aussi influencer et transformer.

Dans le cadre de ses conférences, il décortique les mécanismes de la production de l’ignorance, pour permettre de lutter contre les fausses vérités et les manipulations intellectuelles, en particulier celles des révisionnistes du climat. Des marchands de doutes qui ne font que compliquer la tâche des climatologues et des ONG. «Les gens n’en sont que plus perdus et démunis face à l’ampleur du défi.»

Une taxe sur les courriels

A quoi bon tous ces écogestes, dont on ressent confusément que leur impact sera dérisoire face au pouvoir des grands Etats et des puissances financières climatosceptiques? Selon lui, l’éthique impose qu’on les adopte. «D’aucuns auront peut-être l’impression de se donner bonne conscience, mais en fait il s’agit surtout de se montrer responsable et d’influencer le reste du monde par de nouvelles idées et de nouvelles technologies», souligne Richard-Emmanuel Eastes. Sa famille a installé des panneaux solaires sur le toit de la ferme, elle se chauffe au bois et se déplace dans une petite voiture électrique. Mais il admet qu’elle reste loin d’être vraiment exemplaire. «Nous mangeons encore de la viande et n’arrivons pas toujours à éviter de prendre l’avion.»

Reste un ultime espoir: et si la révolution numérique qui bouleverse toutes les activités humaines contribuait à combattre le réchauffement climatique? Le chercheur dissipe vite les illusions. Cette révolution sera très gourmande en énergie. «Pour faire fonctionner le système d’une cryptomonnaie comme le bitcoin, il faut l’équivalent de quatre centrales nucléaires.» En fin de compte, il n’y aura pas de miracle. Il faudra passer par des mesures contraignantes, qu’il préfère appeler des «réglementations vertueuses». Par exemple une taxe d’un dixième de centime sur tous les courriels, ne serait-ce que pour limiter les spams.


Richard-Emmanuel Eastes sera l’invité du Temps le mercredi 29 mai à 15h45, à l’aula du Gymnase français, rue du Débarcadère 8, à Bienne, dans le cadre des Rencontres participatives sur l’écologie.

LeTemps.ch/Evenements


Profil

1972 Naissance à Strasbourg.

1995 Agrégation de chimie et engagement à l’Ecole normale supérieure de Paris.

2011 Nomination à la tête de l’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes, à Paris.

2016 Lancement, avec Paul Junod, Elmar Mock et la fabrique d’innovation Creaholic, du projet horloger Noclock.

2018 Acquisition de la société Segallis et nomination à la HES-SO en tant que responsable du développement et de l’innovation pédagogiques.